CHAPITRE XII. —LES THÉÂTRES
tiers, sous leur déguisement d’Arabe et de capucin.
Passons maintenant au théâtre de l’Odéon.
Cet édifice fut construit en 1782 sur l’emplacement de l’ancien hôtel de Condé, mais il fut incendié le 18 mars 1799. Qu’on nous permette de citer une anecdote assez piquante au sujet de sa reconstruction. Napoléon avait appris que le sénat avait en caisse une somme de deux millions, et que cette somme, n’ayant pas d’emploi, devait être répartie entre les sénateurs. Un jour que le sénat vint en députation aux Tuileries ,
Napoléon demanda au président combien le premier corps de l’État pouvait avoir de fonds en caisse. « Sire, je l'ignore. — Mais combien, à peu près? — Sire, je m’en informerai pour en rendre compte à Vôtre Majesté. — Eh bien, messieurs, répondit l'empereur, je suis mieux instruit que vous. Il existe dans votre caisse une somme de deux millions, et je sais qu'il serait très agréable à l’impératrice que vous tissiez reconstruire la salle de l’Odéon et que vous donnassiez son nom à ce théâtre. Allez auprès de l’impératrice lui en faire la demande. » Il est inutile d'ajouter que le sénat obéit. La salle fut reconstruite aux dépens de sa caisse.
Ce théâtre de l’Odéon a eu quelques beaux jours sous l'Empire et sous la Restauration. Il a formé
quelques bons acteurs, et c’est sur ses planches, aujourd’hui presque solitaires, que furent représentées les premières pièces de poètes qui obtinrent plus tard
de la célébrité, entre autres Casimir Delavigne , MM. Ronsard et Émile Augier. Aujourd’hui que toute l’activité de Paris s’est reportée vers la rive droite, peu de gens sont disposés à franchir les ponts et à
aller chercher bien loin une distraction qu’ils peuvent trouver a quelques pas. L Odéon est donc une sorte d’ossuaire dramatique; les étudiants eux-mêmes, qui
sembleraient, par la raison de voisinage, les spectateurs nés du Second Théâtre- Français, lui préfèrent, hélas ! la scène plus modeste et plus amusante de Bobino.
Bobino! que nous voilà loin des théâtres subventionnés! Mais combien ce nom va réveiller de souvenirs! Il n’est pas un praticien, pas un grave magistrat qui ne sente passer, à ce nom, comme un souffle embaumé de la jeunesse.
Robino , officiellement le théâtre du Luxembourg), est la scène spécialement honorée de la présence de messieurs les ét udiants et de mesdemoiselles les étudiantes. C’est à ce paradis dramatique (pie le carabin ou le légiste en herbe conduit sa conquête de la veille; là il est le maître, comme le capitaine à son bord, comme le charbonnier dans sa cabaïme, comme le roi dans son Louvre. La salle n’offre pas précisément , sous le rapport de la tenue et des toilettes, le même coup d’œil que celui du théâtre de Sa Majesté dont nous parlions tout à l'heure, mais cependant la vue de cette salle occupée par ce public jeune et sans gène ne manque pas d’intérêt et de charme. Ces voix qui se choquent dans l’entr’acte, ces interpellations jetées
comme une bombe aux acteurs au milieu de la tirade pathétique, ces applaudissements, ces sifflets, ces grognements, ces rires, ces quolibets, tout cela constitue un spectacle assez récréatif. C’est a Bobino (pie 1 on rencontre la plus complète collection de barbes in¬
cultes, de toilettes négligées et de mises extravagantes; des bérets basques, des casquettes, des cravates aux nœuds démesurés, des poses originales. L’étiquelte est sévèrement bannie de ce théâtre : les dames y mangent des pommes et des oranges, pendant
([lie les cavaliers parlent politique ou carambolage, le chapeau sur la tète; il faut bien réserver les patères pour y accrocher les pipes de ces messieurs et de ces dames. Ru reste, si ce théâtre n’est pas trèsfashionable, on s’y amuse... quand on a de vingt il
vingt-cinq ans. C'est à Bobino que les jeunes personnes connues sous les noms d 'étudiantes et de latines font généralement leur cours de littérature dramatique. M. Clairville, un vaudevilliste distingué, comme... tous les vaudevillistes, a débuté à Bobino comme auteur et comme acteur. Avant d’être le fournisseur du Palais-Royal et des Variétés, du Gymnase et du théâtre de la Bourse, M. Clairville jouait les rôles de traître dans les mélodrames qu'il charpentait à cette époque, et qui n’etaient pas plus mauvais que ses vaudevilles d’aujourd’hui.
Le théâtre du Vaudeville , ce théâtre éminemment français , puisque,
Le Français né malin créa le vaudeville ,
fut fondé en 1791 , par Piis, Barré, Radet et Desfontaines; il eut une vogue immense. Il avait été construit dans la rue de Chartres, qui n’existe plus aujourd'hui, sur l’emplacement d’un établissement formé pour remplacer pendant l’hiver le Vauxhall de la Foire-Saint-Germain. Le théâtre de la rue de Chartres brûla en 1838 : voilà donc, le Vaudeville sur le pavé. Mais le Vaudeville ne meurt pas en France; il résiste à la peste, au choléra, à l'invasion , à la faillite et à l’incendie. Quand viendra la dissolution complète de la société française, ce qui surnagera dans ce grand naufrage, ce sera le audeville. Cornus et Momus, jetés dans la rue comme des vagabonds par suite de l’incendie de leurs tréteaux, firent leurs paquets en chantonnant et s en allèrent d'un pied leste au théâtre de la Bourse, où ils recommencèrent à agiter leurs éternels grelots; et ils les agitent encore aujourd'hui, et ils les agiteront jusqu’à la consommation des siècles, ces deux vieux dieux du vieil Olympe et de la vieille gaieté gauloise.
Tout à côté du Vaudeville, voici les Variétés, le temple de la plaisanterie au gros sel, du calembour, du jeu d’esprit grivois, du dialogue impossible, du couplet bête; c’est à ce théâtre qu’Odry a improvisé un jour celle légende si connue :
Ils étaient cinq ou six geiula'iws
Qu’avaient îles bons rhumes de [cerveau.
C’est également sur la scène des Variétés que la France a vu s’épanouir les Cadet-Roussel , les Jocrisse , les Dumolet , tous ces types de la basse comédie qui vivent embaumés dans les souvenirs populaires.
Je n’oublierai pas non plus la petite salle du Palais-Royal , dont la scène est juste à la hauteur des tréteaux de Bobèche , de Galimafré et de Tabarin.
ges; aujourd’hui le théâtre du Palais-Royal a un prit ilége plus étendus : on y joue les plus étranges niaiseries, assaisonnées d’un dialogue tout épicé de mots au poivre. de Cayenne. Auteurs et acteurs de ce théâtre ne reculent devant aucune situation, pourvu qu’elle soit leste et impossible; les actrices y sont plus que partout. ailleurs décolletées et court vêtus. Sur cette scène fleurissent comme en une serre chaude, les produits littéraires les plus macaroniques. Un provincial ne pourrait jamais parvenir à se faire une idée de l’extraordinaire patois qui s’y parle, sous prétexte de drôleries à débiter à douze cents personnes. Hâtons-nous d’ajouter que ce théâtre est surtout fréquenté par les dandys de la demi-aune, qui viennent apprendre chaque soir des calembredaines qu’ils pourront débiter le lendemain, comme des jeux de mots de leur cru, à leurs amis et connaissances.
Le Gymnase, dont nous avons déjà dit un mot dans notre voyage à travers les boulevards, a une physionomie à part parmi les théâtres de vaudevilles: il y a presque toujours une petite pointe de comédie au fond de ses productions dramatiques; la sensiblerie s’y étale à son aise, et la rampe de cette scène larmoyante n’éclaire le plus souvent que fies petits drames de la vie domestique, dans lesquels l’institution du mariage est toujours sacrifiée sur l’autel du sentiment.
L’adultère , mais l’adultère coquet, bien ganté et étroitement chaussé , sert de base d’opération dramatique à tout faiseur qui file la scène et le couplet pour cet établissement. Les mères de familles ne craignent pas d’y conduire
leurs filles, parce que le vice, au lieu de se produire dans toute sa laideur, y est 1 1 1 u j ou r s voilé sous un v ern i s élégant,. On s’est, beaucoup récrié contre l’immoralité du drame moderne : seraitil paradoxal de prétendre que le drame de la porte Saint-Martin, avec ses allures brutales et ses crudités violentes, a été moins dangereux pour les moeurs que le petit drame du Gymnase, et que Marguerite de Bourgogne a eu sur les spectateurs, et surtout sur les spectatrices, une influence moins pernicieuse que Malvina?
LaPorte Saint-Martin est le Théâtre-Français du peuple : c’est à ce théâtre que la foule va apprendre l'histoire coupée, hachée et défigurée en dialogue. Qu’un drame ait du succès, et le populaire s’y précipite, envahit le parterre, les galeries, le cintre, et suit avec un intérêt toujours croissant
La salle du Palais-Royal fut pendant longtemps le Ca/e rie la Paix. Les consommateurs de cet établisse¬
saue ou uvnmase.
ment bachique et dramatique assistaient dans des galeries à la représentation de pièces à deux personna¬
La troisième paierie à la Porte-Saint-Marti».