CHAPITRE XII. — LES THEATRES
notre temps , loin d’être folles et dissipées , comme on le suppose, sont des personnes fort sensées, beaucoup plus occupées de leurs intérêts que de leurs plaisirs, et moins jalouses de leurs plus belles amours que de leur moindre rôle.
Tout théâtre ressemble à un autre théâtre; nous ne dirons donc que peu de mots sur les différents établis- Dilettante.
sements dramatiques que nous allons passer en revue, pour ne pas nous répéter.
Le théâtre de l’Opéra-Comique ne date, à proprement parler, que de 1761, au moment où sa troupe se réunit à celle des Italiens qui existait en France depuis le règne de Henri III. Avant cette réunion , l’Opéra-Comique avait éprouvé les plus grandes persécutions, et fut longtemps réduit à ne jouer que des scènes muettes. On avait imaginé le moyen de faire descendre des rouleaux de
toile sur lesquels étaient écrits les couplets. Puis, peu à peu, rOpéra-Comique parvint à surmonter toutes les difficultés que lui suscitait son frère aîné l’Opé ra. On bâtit, sur l’emplacement de l’hôtel Choiseul, un théâtre dont la principale façade, donnant sur la place Boïeldieu, est décorée d’un avant-corps en saillie, formant péristyle composé de huit colonnes ioniques d’une grande proportion, dont six sur la façade et deux en retour engagées dans le massif du bâtiment ; elles soutiennent un entablement surmonté d’un attique. On se demande, à la vue de cet édifice, pourquoi sa façade, au liei d’avoir été tournée du côt< du boulevard, est enclavé* dans une espèce d’impasse.
On a même pris soin d< déguiser, autant (pie possible, le monument du côti du boulevard, en construisant des maisons particulières au dos du théâtre.
L’Opéra-Comique exp*01' te, à notre avis, un genre fort ennuyeux et très-monotone; mais il est populaire, et il réussit à ce point qu’il n’échangerait pas ses recettes avec celles de son grand confrère de la rue Lepeletier.
Les théâtres dont nous venons de parler, et en outre les Italiens et l’Odéon, dont nous allons dire quelques mots, reçoivent chaque année de l’État une large subvention. L’Opéra a 620,000 fr., plus 200,000 tr. pour la caisse des pensions; total, 820,000 tr., sans compter 5,000 fr. pour le traitement du commissaire
15 Cent. LA LIVRAISON. — 28'- Livr.
du gouvernement , et 4,000 fr. pour le traitement du contrôleur du matériel. Le Théâtre-Français reçoit 300,000 fr. ; le théâtrede l’Opéra-Comique, 240,000 fr.; le théâtre Italien, 60,000 fr., et le théâtre de l’Odéon 100,000 fr. : ajoutez 5,000 fr. pour le traitement du commissaire du gouvernement.
C’est le Théâtre-Italien qui a, en quelque sorte, créé l’Opéra-Comique, non le Théâtre-Italien tel qu’il existe aujourd’hui , mais le théâtre de la farce italienne chantée. La première troupe de comédiens italiens qu’on ait vue en France vint de Venise en 1557, et joua à Blois, puis à Paris. D’autres troupes vinrent s’établir dans notre pays à différentes époques, et fondèrent successivement la comédie italienne. Mais ce n’est pas cette comédie italienne qui a donné directement naissance au Théâtre-Italien actuel. Des troupes de bouffons italiens parurent à l’Opéra en 1752 et en 1778; des chanteurs italiens jouèrent en 1789 sur le théâtre de Monsieur, aux Tuileries, puis dans la salle de Nicollet, à la Foire-Saint-Germain, et enfin, en 1790, dans la salle Feydeau. En 1802, des chanteurs italiens appelés par la Montansier débutèrent au Théâtre-Olympique ; d’autres leur succédèrent cl donnèrent des représentations dans la salle Favart; ( en l’an ix il n’y avait que treize artistes composant la troupe, sept acteurs et six actrices ); en 1808 une nouvelle troupe "se forma, et alla s’installer à l’Odéon sous la direction d’Alexandre Duval. Plus tard, les chanteurs italiens allèrent à Favart; puis, la salle ayant brûlé en 1737, ils se virent contraints de franchir les ponts et de retourner à l’Odéon, où ils ne séjournèrent
au moins une quarantaine de mille francs de rentes.
Et cependant, il faut bien le dire en passant, les splendeurs de la salle Ventadour ne sont rien à côté des éblouissements magiques de la salle des Italiens de Londres. Aux soirs de grande représentation, le théâtre de Sa Majesté offre le plus magnifique coup
est représentée là sur
Dilettante.
d’œil. L’aristocratie anglaise
Par genre .
six rangs de loges; les diamants, les pierreries de l’Inde, étincellent sur le cou, dans les cheveux et sur les doigts des nobles ladies. Le souvenir des plus splendides soirées de la salle Ventadour s’effacent devant un tel spectacle. Ces beaux cygnes de la Grande- Bretagne étalent avec une complaisance toute londonnienne leur magnifique corsage, et les dentelles au ton roux rehaussent leclat de leurs blanches
épaules qui sortent vaporeusement d’un nuage de pointsd’Angleterre. O filles d’Albion ! le plus illustre de vos poètes modernes, lord Byron, vous a calomniées! Les Anglaises en grande toilette sont les femmes dont on peut le plus sûrement apprécier la beauté à la première vue; en dépit des prescriptions du cant, elles sont si peu vêtues, que si on les débarrassait de leurs bracelets d’or, de leurs colliers de perles, et de leurs rivières de diamants, il ne leur resterait pour se dérober aux regards que le voile transparent de leurs longs cheveux 1 ilonds. Cette habitude d’étaler ses trésors en public date de loin dans ce
pays.
si nous devons nous
Une loge aux Italiens.
que deux années. Aujourd'hui ils occupent la salle Ventadour. C’est l’empereur qui a donné aux chanteurs italiens leurs grandes lettres de naturalisation. En effet, Napoléon, devenu roi d’Italie, avait voulu qu’une troupe permanente de chanteurs italiens lit connaître aux dilettanti de la capitale les différentes productions des écoles italiennes. C’est le théâtre du luxe, des diamants, du satin et des toilettes. Avoir
en rapporter a ce passage des N à maires de Grammont, où le galant chevalier dit, en esquissant le portrait d’une des héroïnes de la cour de Charles II:
« Miss Temple ne soignait que ce que les femmes laissent voir à tout le monde, le visage, la gorge et les mains. »
Aux Bouffes de la salle Ventadour comme au théâtre de Sa Majesté de Londres , le moment splendide de la soirée, c’est le moment de la sortie. Pendant que les domestiques font avancer les voitures, tout le beau monde se presse dans le foyer. C’est 1 instant des i égards j* tt s a la dérobée, des contemplations muettes et des conversations à demi-mots. Le bataillon sacré est sous les armes , déployant toute son artillerie de dentelles, de sourires, de diamants, de regards, et présentant un
une loge aux Bouffes, c’est déclarer qu’on possède magnifique front de bataille. La pelisse de satin ne
Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.
20 C. par la poste.
gligemment] jetée sur d’opulentes épaules et complaisamment béante à la poitrine permet à l’œil de
s’égarer sur de fabuleuses richesses. A Londres, où l’on se voit peu , le foyer est le seul salon où l’on se
rencontre à jour fixe. Quiconque a été présenté à une femme a le droit de lui parler, ou tout au moins de la
Lu sortie dii'Tliéàtre-Ifalien.
saluer. Le foyer du théâtre de Sa Majesté est le début et le point de repaire de bien des intrigues amoureu¬
ses. A Pai is, le foyer des Italiens ne joue pas un rôle aussi considérable, par cette simple raison que, chez
nous, les occasions de se voir, de se parler et de s'adorer sont plus fréquentes qu’en Angleterre et que
C avaliers à pied.
dant plusieurs minutes l’arrivée d’un char numéroté ; d autres prennent leur parti plus bravement, et elles traversent a pied les rues, au bras de leurs cava-