‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 74 sur 230 · CHAPITRE XII. — LES THEATRES · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. — LES THEATRES

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toutes les péripéties de l’intrigue. Ce public pressé, étouffé, suffoqué, s’injurie, se bouscule et se bat à l’occasion, mais applaudit; il n’en faut p< plus pour l’auteur, les acteurs et le directeur. Vous pouvez voir ici représentée synthétiquement la physionomie du public des différents théâtres. A l’Opéra, le lion blasé, banquier, agent de change ou homme du monde, qui vient avec sa femme ou sa maîtresse, laquelle s’étale toute resplendissante dans sa loge, moins pour voir que pour se montrer; au Théâtre - Français, c’est la famille, père, mère, enfants, qui sont tout au spectacle; aux V ariétés on rit

d’Arnal et de ses excentricités; là, pas ou fort peu de toilette; on vient pour s’amuser; à la Porte-Saint- Martin, père, mère , frère, sœurs, cousins, tout le monde pleure sur les infortunes de l’héroïne ou sur la triste destinée du héros.

Sous l’ancien régime, le théâtre était un plaisir réservé surtout aux classes privilégiées du coté de la naissance ou de la fortune : le populaire n’allait pas se mêler à ces divertissements trop élevés tant pour sa bourse que pour son instruction. Le parterre lui-même, ce juge de tout temps démocratique et indépendant de la scène, comptait peu d’ouvriers ou de travailleurs proprement dits : témoin le ton de Boileau, parlant de ce clerc outrecuidant qui

. Pour quinze sons, sans craindre le holà,

Peut aller au parterre attaquer Attila.

Se souciant peu d’une pareille dépense, le public en blouse, à cette époque, se contentait des spectacles gratuits de Brioché, sur le Pont-Neuf, et se réjouissait des grosses bouffonneries de Tabarin et de Gautier-Garguille. Plus tard, les marionnettes arrivèrent d Italie ; et, sur les théâtres de la foire, les comédiens de bois de Sa Majesté invitèrent à leurs farces et à leurs pantomimes les spectateurs peu opulents. Depuis, ces acteurs sont devenus des comédiens en chair et en os : ils ont rivalisé avec leurs aristocratiques confrères, et, à 1 heure où nous écrivons, à côté de ces théâtres dont nous avons parlé, qui appellent les riches et les puissants d’ici-bas pour écouter et applaudir les chefs-d’œuvre de 1 art dramatique ou de la musique, il s’est ouvert une foule de scènes secondaires, desservies par une littérature appropriée aux besoins et aux goûts des auditeurs. En attendant que les esprits soient assez cultivés pour que chacun apprécie les pures et saines jouissances de l’art dans ses productions les plus élevées, l’art lui-même s’est rabaissé à ce niveau inférieur, et, au lieu de parler à l’intelligence , il a consenti à ne s’adresser qu’aux sens , qu’aux instincts, plus faciles à s’émouvoir, s’impressionnant à moins de fiais. Les boulevards, et surtout les boulevards depuis la porte Saint-Martin jusqu’à la rue d’Angoulême, sont le centre de cette population , et aussi des divertissements qu’elle réclame. G est la qu’ont été représentés avec succès, que retentissent encore chaque jour tous les crimes imaginables, prévus ou non prévus par le Code pénal; laque se perpétuent ces tristes réputations des assassins, des empoisonneurs célèbres, et que s inventent les complications les plus étranges, les scènes

les plus horribles et les plus noires, amassées çà et la dans les traditions de tous les forfaits historiques, légendaires et autres. La tragédie des boulevards est

Théâtre-Lyrique . — Fronton .

une muse qui possède un véritable arsenal de tous les moyens de destruction fournis par la nature ou

Théâtre-Lyrique. — Façade sur le boulevard.

par l’homme: elle vit dans une atmosphère de peste, de choléra, d’inondations, d'incendies, au milieu des débris des naufrages et des champs de bataille, l’our

elle, adultères, viols, incestes, parricides ne sont que peccadilles : elle ni' conçoit et n’anime que des types en dehors de l’humanité, de vrais monstres de laideur et de scélératesse, des héros d’une force, d’une adresse aussi impossibles, des caractères plus extravagants, s’il est croyable, en bien qu’en mal. La muse comique est à l’unisson de sa sœur : au lieu de meurtres, elle se repaît de bouffonneries et de farces indignes : les atellanes de Rome, les pantalonades vénitiennes, les rodomontades espagnoles, elle met tout à contribution , elle imite et surpasse tout ce qui a pu jamais être inventé pour désopiler la rate, pour exciter le rire convulsif qu’on prend pour de la gaieté.

Le public est a l’avenant : il rit des charges assaisonnées au sel gris des vaudevillistes du boulevard ; il pleure aux crimes aspergés d’eau-forte en guise de larmes, que lui servent les dramaturges de l’Ambigu et de la Gaîté. Le Vampire fait frissonner, les malheurs de la Dame de la halle arrachent des pleurs de bon aloi. C’est un grand bonheur pour les pourvoyeurs de théâtres d avoir affaire a des spectateurs d un pareil acabit : ils acceptent les impressions et s’émeuvent avec toute la franchise désirable; et le plus malheureux, c’est encore le traître, obligé de remplir son rôle en conscience et de recevoir les malédictions, les injures, et même les pommes cuites à l’adresse du tyran, du persécuteur acharné de l’innocence et de la vertu.

Après ces réflexions préliminaires, reprenons la revue individuelle de chacun des théâtres ouverts au publie du boulevard.

L Ambigu-Comique. Ce théâtre, ancien asile des marionnettes italiennes, vit ensuite monter des enfants sur ses planches. Une inscription latine, Sicut infantes audi nos , était destinée sans doute à prédisposer les spectateurs à la bienveillance. Depuis longues années, les comédies anodines île ces acteurs en bas âge ont fait place à tout ce que la littérature des boulevards offre de plus corsé et de plus étoffé; il y a eu recrudescence d’assassinats, d’apparitions et de monstres incroyables : vampires et fantômes, démons, goules, revenants, ont fait élection de domicile sur cette scène neutre, qui soutient la double concurrence de la Gaieté et de la Porte Saint- Martin. Nous avouons ignorer parfaitement l’étymologie de cette appellation d’Ambigu-Gomique : il n’y a d’ambigu que le style architectural du monument, qui n’appartient à aucune école connue, et le mérite de la plupart des pièces qu’on y joue; quant au comique, on sait jusqu’à quel point il se glisse dans des drames signés Michel Masson ou Anicet Bourgeois.

L’autre jour, nous promenant sur les boulevards, nous avons lu l’affiche des spectacles : on donnait je ne sais quel opéra comique au Théâtre - Lyrique. Qu’est - ce que le Théâtre-Lyrique? 11 nous a fallu une vérification sur les lieux pour constater qu'il s’agissait simplement d'un prénom nouveau du théâtre d’Alexandre Dumas.

Ainsi, en récapitulant, depuis cinq ans que cette scène est ouverte, nous trouvons successivement : Théâtre Montpensier, Théâtre-Historique, Opéra-Na-

tional, Théâtre-Lyrique. Presque un nom par an. Il est vrai que la Comédie-Française, en compensation, n’a pas changé d enseigne depuis RIO”. Aussi est-ce pour cette raison que le caricaturiste nous montie ce maçon éternellement occupé a badigeonner la façade de 1 inconstant théâtre.

Le Théâtre-Lyrique, puisqu’il a définitivement adopté ce transparent, et qu il passe a jamais sous le patronage du dieu de la lyre, a subi plus d’une vicissitude. Élevé au moment de l'apogée littéraire d’un homme qui a rendu croyable ce qu on raconte de la h condité des auteurs chinois et de la mère Gigogne, il devait d’abord ne s’ouvrir à deux battants que pour les drames cyclopéens de l’Hercule du roman et de ses collaborateurs anonymes. L’épopée interminable des Mousquetaires, les aventures de d’Artagnan et de son épée, poursuivies à travers quinze actes et trente volumes ; les voyages et les vengeances de Monte-Cristo, tout cela n’aurait pas suffi, dans les idées et les prévisions du fondateur. Mais Alexandre Dumas, l’homme colosse, n’avait pas compté avec 1 écueil ordinaire des grands génies, avec 1 argent : la faillite engloutit cette immense spéculation, trop dramatique et trop peu financière.

Lien plus, l’ombre d Alexandre Dumas semble avoir porté un coup fatal a toutes les entreprises qui voudraient succéder a la

Théâtre-Lyrique. — Détails de l’hémicycle. Groupe de génies

sienne : un directeur de théâtre musical s’est ruiné après lui , un autre est mort à la peine. Plaise aux dieux immortelset aux génies de la musique et de la poésie que le Théâtre-Lyrique soit plus heureux que ses trois frères aînés !

Comme monument, te Théâtre - Lyrique est, en effet, le plus remarquable qu’offre le boulevard. Élevé sur un emplacement des plus défavorables, occupé jadis par l’hôtel Foullon et l’estaminet célèbre de Y Ê pi- Scié, il ne présente que huit mètres de façade sur le boulevard; mais les architectes, MM. de Dreux et Séchard, et les deux artistes chargés de l’ornement, MM. Klagmann, sculpteur, et Liés, peintre, ont su tirer le plus grand parti d’un espace si étroit. La façade se compose d’une sorte de baldaquin en reirait à l’intérieur, couronné d’un dôme, et porté par deux cariatides représentant le Drame et la Comédie, entre lesquelles s’ouvre l’entrée du théâtre. Deux groupes de sculpture, Hamlet etOphélia, le Cid et Chimène, et des peintures remarquables, ornent ce baldaquin, qui sert de terrasse pour le foyer. Ces peintures, exécutées par M. Guichard, représentent, ou du moins ont la prétention de représenter une sorte de Panthéon dramatique; on y voit les portraits en pied, et plus grands que nature, des plus célèbres auteurs tragiques et comiques des nations civilisées; en même temps, des ty-

Théàtre-Lyriquc. — Détails de l'hémicycle. Premier panneau delà frise.

Tnéàtre-Lyrique. — Détails de l’hémicycle. Quatrième panneau de la Irise.

Théâtre-Lyrique. • — Détails de l’hémicycle. Troisième panneau de la frise.

Théâtre-Lyrique. — Détails de l’hémicycle. Cinquième et dernier panneau delà Irise.

Théâtre-Lyrique. — Détails de l’hémicycle. Les poètes tragiques.

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