‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 85 sur 230 · X . ? — Où est cette dame? — Je suis · texte numérisé non relu

X . ? — Où est cette dame? — Je suis

son mari. — Je n'en sais rien. — Mais je tiens à savoir si vous avez cette lettre. —

Amenez cette dame, ou présentez-moi une autorisation, signée d’elle et de deux témoins. — Comment? une autorisation de ma femme ! — Oui, Monsieur; à un autre ! »

Que le lecteur se représente, s'il peut, le visage et le désappointement du mari ou de l’amant, à ce fatal : A un autre! qui termine toutes les phrases de l’employé. La poste est le Frontin le plus fidèle, la soubrette la plus incorruptible : monsieur le commissaire de police lui-même, avec son écharpe, ne pourrait ravir des mains du cerbère qui veille au guichet la lettre capable de mettre sur la trace d'une criminelle conversation .

Le bureau des initiales présente peutêtre un peu moins d’animation : comme l’employé est moins féroce, attendu qu’il ne peut exiger aucune garantie d'identité, le travail se borne à vérifier si l’on a les X, les Y, les Z, et autres lettres fantastiques demandées par le public. Mais, en revanche, la queue offre parfois un mélange assez grotesque de bonnes d’enfants, de troupiers, d’amoureux impatients et de maris tourmentés, à tort ou à raison, par la jalousie.

Parmi les habitués de ce guichet, on remarque bon nombre de domestiques sans place et d’employés sur

Pour faire une éducation.

le pavé, qui ont fait insérer dans les journaux des avis à tant la ligne, invariablement conçus en ces termes :

«Un jeune homme demande à se placer en qualité de professeur ou de... 11 olfre des garanties. Écrire poste restante, sous les initiales... «Vousy.remarqueriez même des demoiselles d’âge mûr ou moyen, cherchant un époux sous pli,

. Un époux

Jeune, beau, bien fait, d’agréable manière, Point froid et point jaloux .

ou d’autres, moins ambitieuses, une place de dame de compagnie chez quelque vieux garçon. Mais le postier connaît ces infortunées pour des habituées toujours malheureuses, et leur répond invariablement : « Rien, rien, rien! » Vous y remarqueriez bien plus volontiers la jeune et charmante d’un mari jaloux et maussade, obligé de prendre des détours et de prétexter une basse messe, ou tout autre motif aussi pieux, pour venir elle-même, d’un pied rapide autant. que gracieux, retirer la lettre déjà trop attendue d’un Arthur en voyage pour le moment.

La cour des postes présente un spectacle unique. Quiconque sort du bureau restant, nanti de la lettre qu’il est venu chercher, se hâte de l’ouvrir et la parcourt d’un regard avide. Trois, quatre, dix individus des deux sexes sont là dans cette cour, dévorant les lignes attendues, et si occupés de leur lecture que le monde s’écroulerait sans qu’ils y prissent garde. Les émotions les plus diverses se reflètent sur ces physionomies. Une heure consacrée à l’observation dans la cour de l’Hôtel des postes vous fait assister à bien des péripéties, et, pour peu que vous soyez physionomiste, vous surprenez bien des drames intimes, vous devinez bien des comédies cachées.

Le bureau des mandats a aussi sa physionomie propre : pour preuve d’identité, avant de payer le mandat qui est présenté, l’on demande à voir

Pour affaires de cœur.

Wîi

Pour un poste de confiance.

la lettre d’envoi. Quelquefois, si l’on se doute d'une su- i dépose, sinon de leur politesse, du moins de leur hapçrcherie, les employés ont recours à un procédé qui } bileté en physiognomonie : « Monsieur, ce mandat

n’est pas pour vous! » Détour à peine sensible pour ne pas dire : « Vous êtes un menteur et un escroc, »

Cliajjltre XIV.

LES HALLES ET MARCHES

, .. ... . ... , . «nncAmmatimi <1p Paris —Fondation des halles. — Les Champeaux. — Les halles sous Philippe-Auguste, saint Louis,

Une vérité sur la nature humaine. — Le déjeuner, le dîner et les tntermè e. . < - , ' ,,N v„e e<'-nérale des halles. — La rue de la Ferronnerie. — La vie des halles — Paul Niquet.

François Ier et Henri IL- Le charnier des l.umeen s. - Jean O mjon e tl a font» ^ « es Innom.ts. ^ <> lia ^ (]c pa|l| Niquet< La v ent(. à la halle. - Les

— De l’argot et des mystères du lieu. - L étiquette et etiqueU . 1 , ^ V /, .attoresiiiip aux. halles — Victoire d’un polytechnicien sur une poissarde. —Une aventure de kalkbrenner.

es cfe la halle. - Le vocaln.lai.ee les dames de la lia le. -U <^adence h J ^ «resque a^ ux hall. ^ ™e I ( > sous.Marcl'l(.s Saint-Honoré, Bonne-Nom elle, Saint-

types

... . - *!cs <le la ha le) . }£refs , es Jst iura, ils de la halle — Menu d’un dîner à quatre sous.— Marchés Saint-Honoré, Bonne-Nom elle, Samt-

L’écrivain public. — Sa disparition. — Le * ^ne du marché' à la viande — La Vallée. — Son historique. — Vue extérieure et intérieure de la Vallée. — Un lion de la Joseph et autres. — Marche a la viande. Son 11,1 11 ■ . . j • ‘ p. j( Va||,';e __ Lc m0ndc n’est qu’a bus. —Napoléon et la halle actuelle. — Les droits prélevés par la

y allée. - Un coq du Ma, is.-Les rel,S^^ , a loi de Uondehaud. - Le marché aux oiseaux, - Son attrait. - V ne du marché

ville.- Le marche aux chiens. — V ne lu mardi* aux ch ens. -^ cmens v ! d èces étrangères. — Le hocco. — La perruche Incolore. - Marché

aux oiseaux. — Les orfèvres du pont au ( hangi . ( | .rimîtrés à Paris — Les pieds de vache de Marseille. — Apieius et \ itellius. — Les huîtres

* lÆKx,.i»rd«. - U hall. . . f. - La. «s .le 1. 1*.

Tout le monde ambulant, dansant, étudiant, dontcet

offerte par les abattoirs que sur les tributs payés par

ouvrage a déjà essayé quelques peintures, a des heures où ses occupations les plus urgentes, ses plaisirs les plus courus fout trêve : ce sont les heures destinées aux repas. Hélas ! c’est une vérité qui coûte : rien, peut-être, de tout ce qu'a créé l’infatigable activité, le génie fécond, l’industrie merveilleuse des hommes, n'existerait sans ce v ulgaire mobile : il faut manger. Eh bien ! puisqu’il faut manger, sachons au moins ce que Paris mange, d’où il tire sa nourriture, où il vient chercher quotidiennement de quoi satisfaire les exigences de son appétit cyclopéen.

Paris a deux grands repas : repas seuls dignes de ce nom ; je veux dire le déjeuner et le dîner. Mais Paris, malgré cette apparence de sobriété, touche un peu aussi à Fourier et à ses gigantesques conceptions gastronomiques et culinaires. Sous prétexte de ses deux repas, il mange à toutes les heures diurnes et nocturnes; comme les fortunés citadins d'IIarmonie, il entremêle son déjeuner et son dîner d’un goûter, d’un souper, d’une collation, d’un réveillon, d’un médianoche, et cela sans compter les intermèdes. Puis il se moque de la province, de la patriarcale province, qui se met à table quatre fois par jour. 0 justice des parisiens !

Et calculez, s’il vous plaît, ce que doit journellement contenir le garde-manger de la grande ville ! Imaginez , d’après les chiffres officiels relevés chaque année, combien il faut de provisions pour servir dignement le vaste et interminable banquet où viennent s’asseoir, à tour de rôle, plus d’un million de convives ! Je ne vais pas vous citer crûment les centaines de mille alignées par les employés de ce recensement; les kyrielles de chiffres appartiennent en propre à Y Almanach des longitudes, il n’est pas nécessaire ici de se livrer à des calculs qui pourraient faire crier au plagiat par messieurs les astronomes. Voici, à quelques centimes par an près, un aperçu statistique de ce menu prodigieux : les cinq abattoirs de Paris voient périr chaque jour deux cents bœufs, deux cent cinquante veaux, deux cent quatre-vingtdix porcs et douze cents moutons. Voilà le croc garni, et grassement garni... pour vingt-quatre heures, et il ne. s’agit que du croc du riche, ou tout au moins de l’homme à son aise. Le pauvre, pour qui la viande de choix n’est souvent qu’un fruit défendu, se repaît de débris d’animaux plus ou moins suspects. On comprend que le relevé exact des hôtes des gouttières, transformés en gibelotes et en filets de chevreuil , et des chevaux en biftecks, ne ressort que du grand statisticien, de celui qui voit toutes les friponneries à découvert, pour qui les tonneaux des marchands de vin, les offices des traiteurs et l’âme des criminels de toute sorte n’ont pas d’abîmes impénétrables. En présence de cette consommation occulte et incalculable, il ne reste à la statistique humaine qu’un seul parti, celui de s’humilier et de confesser son insuffisance : toute honteuse, elle se borne à constater èhaque semaine quatre cents vaches environ , dont les membres dépecés ne tarderont pas à emprunter le nom et à revêtir le déguisement du bœuf.

Le lecteur n’aura pas à suivre, et surtout à propos des halles de Paris, les pérégrinations et les métamorphoses de cette masse de chair journellement exposée à la voracité du Gargantua parisien. Qu’il lui suffise de savoir que le peuple des revendeurs prélève, pour exercer son industrie, tant sur cette proie

le voisinage , la bagatelle de trois mille kilogrammes par jour, sous le nom de pâtés, terrines, viandes confites, viandes à la main ; et dans un tour du soleil, la charcuterie proprement dite extraite des cadavres des deux cent quatre-vingt-dix porcs dont il vient d’être question, quelque chose comme cent quintaux métriques de cervelas, de jambons, de lard, de boudins et autres fournitures analogues. La foire aux jambons, il est vrai, et les solennités gastronomiques dont le favori de saint Antoine fait les frais, donnent à cet imposant total un contingent encore assez respectable.

On se doute bien que la consommation des légumes s’élève pareillement à des proportions qui eussent fait réfléchir la famélique progéniture de Pantagruel. Mais, sans faire l’addition des choux disposés en montagne, et des radis marchant par escadrons, je me contenterai de donner une idée des sommes qu’exigent certains autres articles moins considérables : Paris paye annuellement à ses fournisseurs dix millions pour la volaille et le gibier, huit millions pour la marée et les huîtres; il se trouve au monde assez de poules pour lui pondre la valeur de six millions de francs en œufs, et assez de laitières pour lui expédier quinze cent, mille francs de fromages. Paris n’est pas entouré de vignobles fameux, et Fontainebleau seul lui fournit, ou prétend lui fournir le raisin pour ses desserts. Plus lard, vous saurez que chaque Parisien consomme individuellement et par an cent quinze litres de vin avec autant d’eau, qui lui est vendue au même prix, et qu’en masse, il ne faut pas moins de cent dix-neuf hectolitres de bière, cent quarante hectolitres de cidre, et trois cents hectolitres au moins d’eau-de-vie et autres alcools pour la boisson. Mais ceci concerne le chapitre de Bercy.

11 a fallu à toutes ces provisions que chaque jour amène par toutes les issues de la grande cité, un entrepôt central, un point de réunion, d’oii elles se déversent ensuite dans les divers quartiers et se répandent pour alimenter un peuple aussi nombreux. Les halles et les marchés répondent à ce besoin. On ne s’étonnera pas d’apprendre que les halles, rendezvous d’acheteurs et de marchands de toute sorte, présentent une physionomie originale et singulière au milieu de toutes les bizarreries et les singularités de Paris; mais ce que l’on sait moins généralement, c’est que leur illustration grotesque remonte aux plus anciens souvenirs des rois très-chrétiens, que la langue et les mœurs des halles devraient avoir droit d’aînesse sur tout le reste de la capitale. Leur emplacement actuel ne fut affecté à cette destination que sous le règne de Louis le Gros : c’est une date relativement très-moderne, 1136. A cette époque, le terrain qu’elles occupent actuellement portait le nom de Cnmpelli, en français, Champeaux ou Petits-Champs : il était extérieur à l’enceinte de Paris, qui, de ce côté-là, suivait à peu près la direction des rues Coquillière, Jean-Jacques Rousseau, du Jour, Montmartre et Mauconseil. Et, quand nous parlons du règne de Louis YI, nous devançons un peu la date réelle de la fondation du mur d’enceinte : il l’époque de la première fondation des halles, il n’y avait de qualifié Cité que File qui porte encore ce nom ; les constructions plus modernes élevées sur les deux rives du fleuve s’appelaient faubourg du Nord et faubourg du Midi. Quoi qu’il en soit, Louis le Gros fit la première acquisition des Champeaux pour y établir des

échoppes destinées aux merciers et aux changeurs.

Philippe-Auguste, en 1181, acheta des religieux de Saint-Lazare le droit de tenir marché, et transporta le privilège aux débitants et fournisseurs qui quittèrent le clos Saint-Lazare, situé alors vers le faubourg Saint-Denis, pour venir s’établir aux Champeaux. Cet ancien marché Saint-Lazare fournissait de denrées et d’approvisionnements de toutes sortes l’unique halle située près la place de Grève pour la consommation de la ville. Le roi fit construire deux halles entourées de murailles, avec des galeries couvertes, pour la commodité des marchands. Saint Louis donna plus d’extension encore à cette nouvelle institution, et fonda deux halles pour les drapiers et une troisième pour les corroyeurs. Les autres rois suivirent l’exemple de leurs prédécesseurs : toutes les jurandes et corporations ne tardèrent pas à avoir un dépôt de leurs marchandises sur l’emplacement des anciens Champeaux. Et, comme ces divers établissements finirent par rester stationnaires, il s’éleva un quartier nouveau, à la place des anciennes échoppes mobiles et à l’entour des baraques des approvisionnements de légumes et de denrées de toute espèce. Telle est l’étymologie des rues de la Lingerie, de la Friperie, de la Poterie, de la Tonnellerie, etc., dont les noms attestent encore l’origine.

François Ier et Henri II firent reconstruire les halles: à la place des bouticjues malsaines et des échoppes enfumées que chaque marchand se bâtissait à sa guise, on édifia de grands hangars aérés et salubres, où chaque place était numérotée, et dont chacun avait une spécialité. Les uns recevaient les pièces de boucherie; les autres, la marée; d’autres, les légumes, et ainsi de suite. A côté des halles, s’étendait un de ces vastes cimetières intérieurs si fréquents dans les grandes villes, et qui ont causé la plupart des épidémies meurtrières dont fut infesté le moyen âge : le charnier des Innocents. Ce cimetière aurait aussi une histoire assez vieille, si l’on remonte seulement à l’époque où il était dominé parunetour, qui servait à signaler l’approche des Normands. Entouré de murs par les soins de Philippe- Auguste, le fondateur des halles, il vit pendant des siècles s’accroître sa population de cadavres : ce fut seulement en 1785 que les exigences de la salubrité publique décidèrent sa clôture. L’ouvrage de Mercier nous représente encore les horreurs de ce heu funèbre ouvert à côté de l’animation des quartiers si populeux qui avoisinent les halles, et nous dépeint, du ton énergique et déclamatoire qui lui est si familier, les contrastes offerts par deux populations différentes, et les ravages exercés par les miasmes qui s’élevaient de ces masses de chairs en corruption. Depuis lors, une vaste place publique a détrôné les vieux morts, qui ont cherché un asile dans les profondeurs des Catacombes, et de nouveaux marchés se sont successivement élevés sur l’emplacement demeuré vide. Désormais Paris peut attendre ses magnifiques halles centrales, que lui promet depuis longtemps l’administration chargée de veiller à ses intérêts : les denrées et les approvisionnements de viande et de poissons ne se trouvent point mal sous leurs abris provisoires, quoique ceuxci n’offrent rien de la magnificence du monument à venir. Une réforme plus urgente doit être signalée : je veux dire l’élargissement de la plupart des voies de communication qui aboutissent à ce centre si fréquenté. C’a été une bonne chose déjà que de creuser

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