‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 86 sur 230 · CHAPITRE XIV. — LES HALLES ET MARCHÉS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. — LES HALLES ET MARCHÉS

dans l’océan de maisons du quatrième et du cinquième arrondissement cette large rue Rambuteau , qui relie le Marais à la place des Victoires; mais les grandes artères du mouvement parisien s’engorgent à chaque instant, par le défaut de largeur des rues Saint-Denis, Saint-Martin, et des vaisseaux secondaires qui les unissent; puis tout ce pâté qui règne entre la place des Innocents et le bas de la rue Saint-Honoré aurait besoin d’être percé et sillonné d’un plus grand nombre de rues, et surtout de rues moins étroites.

La place des Innocents est remarquable surtout par la belle fontaine qui la décore, et qu'ont élevée les architectes fameux Jean Goujon et Pierre Lescot. Ces deux gloires de la France artistique la terminèrent en 1551 ; à cette époque, elle fut adossée au coin de la rue Saint-Denis, oii on la voyait encore lors de la clôture du cimetière. Sa translation au milieu de la place ayant été ordonnée, le sculpteur Pajou reçut l’ordre de l’approprier à sa nouvelle situation.

Dans son état actuel, cette fontaine remarquable présente quatre façades, dont chacune forme un portique soutenu par deux pilastres corinthiens; ce qui donne au monument l’apparence d’un cube. Quatre Naïades sont, debout sous les portiques, et le piédestal est orné de bas-reliefs; ces divers morceaux de sculpture sont dus au ciseau de Jean Goujon. Les bassins et les lions sont d’une exécution plus moderne : ils furent ajoutés en 1788. Disons, pour terminer, que la hauteur totale de la fontaine atteint à quarante-deux pieds, et qu’elle est alimentée par les eaux du canal de l’Ourcq.

Dans les environs se trouve une rue qui laisse dans l’histoire un triste souvenir. A l’extrémité de la rue Saint-Honoré, on lit encore au coin d’une maison cette inscription : Pue de la Ferronnerie. C’est bien là, en effet, que tut assassiné Henri IV; mais il est impossible de reconnaître les lieux d’après la description que nous ont laissée les auteurs du temps. La démolition

du cimetière des Innocents a permis de donner à la chaussée toute la largeur convenable qui lui manquait alors, et a changé entièrement la physionomie du quartier. La borne historique a disparu elle-même, et de nos jours un Ravaillac ne saurait où poser le pied pour s’introduire dans le carrosse royal.

Assez d’histoire comme cela. Nous pensons que le public des halles serait fort étonné s’il venait à s’apercevoir de la haute antiquité où il remonte, et de la date reculée des lettres de noblesse auxquelles il aurait droit. Sans doute telle ou telle de ces grosses marchandes n’en voudrait rien croire et accueillerait 1 inopportun archéologue avec un de ces termes mis en honneur par \ adé et les divers compilateurs des catéchismes poissards. Ce que les habitués ne remarquent pas davantage, et qui pourtant mérite un coup d œil, c’est 1 aspect général de cette ville qui se réveille quand l’autre commence à peine à sommeiller, et qui n’en est que plus active au moment même de

Le marché des Innocents.

la plus vivante activité de Paris. Il faut être allé une nuit aux balles, vers deux ou trois heures du matin, pour se figurer le fourmillement incroyable de toute la population nocturne qui se prépare aux fatigues du lendemain. Entendez-vous ces lourdes charrettes avec des montagnes de choux , de carottes ou d’épinards qui arrivent à la file, faisant crier leurs essieux sur le pavé des rues endormies depuis un instant? C’est le signal. Acheteurs et marchands accourent: on les voit secouer un reste de sommeil qu’ils abritaient naguère sons un manteau, à la belle étoile et à la lueur tremblotante d’un falot : on se distribue les provisions, on s’installe, on se dispose à la vente pour demain. Toute la population des pourvoyeurs se disperse : l’un va chercher devant le comptoir du marchand de vin quelque consolation pour ses fatigues; l'autre, plus sobre, se dirige à la bâte vers son attelage, et s’aehe- Oline à la barrière qui le verra bientôt regagnant son

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village au petit jour. Bientôt la marée arrive à son tour; les vapeurs salines de l’eau de mer se répandent dans l’atmosphère, et les marchandes s’empressent autour des bourriches soigneusement enveloppées, afin de pouvoir étaler le plus beau et le plus frais poisson qui soit dans tout le marché. Rien ne se passe, comme on pense bien, sans accompagnement de cris, de disputes, de collisions, ou tout au moins d’exclamations peu catholiques : heureusement le sergent de ville, ce condiment indispensable de toute existence parisienne, le sergent de ville apparaît, comme la statue du commandeur au festin de don Juan, et le plus souvent les querelleurs, pacifiés par l’intervention de la loi faite homme, vont achever de s’expliquer au poste voisin.

Voyez-vous maintenant cette allée sombre, oii se glissent des ombres (pic vous trouverez suffisamment mystérieuses, pour peu que vous ayez lu les Mystères

Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60,

de Paris ou autres peintures des mœurs de la lie de notre société parisienne? C’est l’établissement fameux de Paul Niquet, de cet homme qui a su se faire une célébrité à part au milieu des célébrités de toute sorte de la capitale. Partout, dans la province divisée en quatre-vingt-six départements comme dans la province qui se trouve de l’autre côté de la Seine, on connaît, sinon la chose, du moins le nom : Paul Niquet balance la gloire de Ramponneau et les souvenirs de la mère Moreaux, une autre création à demi réelle,à demi fantastique, à peu près du même genre. Eli bien , toute exagération, toute sombre peinture de coupegorge et de tapis francs mise de côté, savez-vous ce qu’est, en effet, la maison de Paul Niquet? Une allée noire et étroite, comme il y en a tant dans le vieux Paris, aboutissant à une longue cour vitrée, qui sert de salle commune aux consommateurs. Pour tout ameublement, des bancs de bois sans trace de cous-

paris. tvp de firmin didot, rue Jacob. 30 G. par la poste.

sins, et dans un coin le prosaïque comptoir d’étain, avec ses verres, ses fioles, ses bouteilles et les mesures indiquant toutes les subdivisions du litre, depuis la chopine jusqu’au polichinelle , autrement dit petit canon; rien de fort excentrique, comme on voit. L’ha¬

bitué demande un enfant de chœur; et, en échange de quelques centimes, il reçoit rasade ou demi-rasade d’un liquide rouge, baptisé, dans l’argot du lieu, des qualifications de teinture à six, à huit ou a douze. D’autres fois, il consomme sous le trope pittoresque

de fil en quatre, des échantillons d’un même alcool, que le marchand colore avec des infusions de réglisse ou de caramel, pour le débiter sous le titre pompeux de liqueur des Iles, de parfait-amour , etc., etc. Rien de menteur comme les étiquettes : il n’y a jamais

Chez Paul Niquet.

Deux escarpes en congé.

La femme doit aide et protection à son mari.

dessous que de l’eau-de-vie de marc parfumée avec un morceau de cuir bouilli, relevée avec de l’alcool pur ou du poivre, embellie en un mot de toutes les sophistications qu’ont suggérées à l’imaginative du débitant les rigueurs de l’octroi et de la régie.

Quant aux habitués, ils ne méritent guère la réputation de parias pittoresques, de bandits distingues dont plus d’un romancier s’est complu à les affubler, au grand dommage de la vérité et de la morale. Paul Niquet, ou, pour mieux dire, son dixième ou dou¬

zième héritier, traite au rabais les gens mal famés, surveillés par la police, les débauchés du dernier étage, les escarpes libres un moment, dans l’intervalle de deux condamnations. Toute cette race maudite ne porte sur la physionomie que les traces honteuses du

Conversation politique. Le canon. Un enjùleroeut.

crime sans grandeur, de l’ivrognerie et de l’abrutissement. Les figures les plus honnêtes qu’on y rencontre sont encore celles de ces êtres équivoques, connus dans les livres de la police sous l’épithète de moutons, individus qui peuvent, sans se compromettre, fréquenter les pires réunions pour faire leur profit de ce qu’ils entendent et vendre au rabais leurs déla¬

tions. Le métier de mouchard, avec ses dangers, la honte qui l’accompagne et l’absence de toute dignité morale qu’il suppose, voilà la plus innocente des professions exercées par les clients de Paul Niquet. Cependant il y aurait un livre curieux, rien que de tout ce que l'on a débité sur cet ignoble bouge : par exemple, le local destiné aux consommateurs est,

dit-on, submersible en quelques minutes, ni plus ni moins que les caves de la Banque ; d’où il suit que, pour le faire évacuer, la police n’a qu’à recourir, avec de légères variantes, au procédé sur lequel repose la moitié de la réputation de feu le maréchal Lobau.

Au milieu de ces voyages nocturnes, le jour approche, et la physionomie des Halles se moditie

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