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Chapitre LVI

LES HABITATIONS MODERNES

ti!

Le confort et l’elégance dans les habitations. — La célèbre Arthénice. — La duchesse de Montauèier. — L’hôtel de Rambouillet. — Le luxe des appartements sous Louis XV et Louis XVI. Les

ameublements grecs et romains au commencement du dix-neuvième siècle. — Absence de nouveau style dans les habitations. — Disparition de la font unie. — Un hôtel dans le faubourg Saint-

Honoré. — Le piano de la reine Christine de Suède. — lin christ d’AÎghardi. — Hôtel de M. Thiers. — Goût artistique qui y règne. — Les débuts de vi. Thiers. Son cabinet. Fanatisme

de simplicité. — Hôtel et galerie Pourtalès. — Les curiosités qu’elle renferme. — Hôtel Delessert. — Son musée conchyologique. — Galerie de tableaux dans l'hôtel Delessert.— La chapelle de l’hôtel Pastoret. — Le salon de madame Viardot. — Son orgue. — La bibliothèque de Jules Janin. — Quelques mots sur les habitations des autres célébrités contemporaines.

Il n’y a pas très-longtemps qu’on sait se loger en France; le confort et l’élégance ne sont pas d’une origine ancienne : les vastes hôtels du moyen âge étaient inhabitables, quelle que fût d’ailleurs la majestueuse ordonnance des salles, la richesse des peintures et des ameublements. C’est à la marquise de Rambouillet, à la célèbre Arthénice, et à sa fille, la duchesse de Montausier, qu’il faut reporter l'honneur de la réforme architecturale intérieure qui marqua le dix-septième siècle. La recherche du bien-être et de l’élégance, qui avait présidé à la disposition des appartements de l’hôtel de Rambouillet, fut bientôt imitée par Marie de Médieis. Depuis tors, les ameliorations ne tirent que croître chaque jour, et tout ce que l'art, la richesse et le confortable purent inventer, fut appliqué à l’arrangement intérieur des habitations de la noblesse et de la finance. Sous Louis XV et Louis XVI , le luxe des appartements arriva à son apogée. Le goût des objets d’art, dans le seul but de venir en aide à la décoration et à l’ameublement, ajouta encore à cette élégance un peu surchargée. Les étoffes de Turquie, de la Perse et de l'Inde, les porcelaines de Chine, fie Saxe et du Japon , qui furent non pas copiées, mais imitées avec tant de goût par les manufactures de Saxe, de Sèvres et des Cobelins, couvrirent les murs, les meubles et les cheminées; la mode en devint générale et se répandit dans l’Europe entière.

Plus tard les révolutions dispersèrent ou détruisirent ces mobiliers fastueux, et lorsque la France calmée put croire à l’avenir, Paris redemanda son luxe et prit de nouveau le sceptre de la mode.

Au moment où s’ouvrit le dix-neuvième siècle, une renaissance inspirée par le goût douteux de quelques artistes influencés bien moins par l’art que par la politique, nous rejeta dans l’antiquité grecque et romaine. Architecture, peinture , costumes, ameublement, tout fut soumis à cette mode pseudo-étrusque. On chercha dans les ruines de Pompéi des modèles d’ornementation pour ces palais démeublés, et on vit alors sous les lambris ornés d'amours, de guirlandes, de roses et d’écussons armoiries , on vit des meubles aux formes grêles et incommodes, des étoffes, des peintures et des sculptures imitées tant bien que mal de l’époque de la décadence romaine. Sous prétexte de pureté attique, on ne tenait aucun compte de la destination de l’édifice. La sécheresse et la maigreur des lignes constituaient la sévérité de la forme.

Une société nouvelle, éclose tout à coup d’une révolution, peut avoir de l’or et du luxe, mais c’est le temps et la tradition qui donnent le goût. Aussi est- il inutile d’insister sur cette époque malhabile au point de vue des arts; car rien de beau, rien de spécial en ce genre ne nous est resté de cette ridicule renaissance.

Le pseudo-grec et le pseudo-romain disparurent enfin. Le style du moyen âge, celui de la Renaissance, l’époque de Louis XIV et de Louis XV, se disputèrent la mode pendant ces vingt dernières années. Un sentiment plus artiste présida également aux constructions intérieures et extérieures.

Malheureusement l’amoindrissement et l’éparpillement des fortunes, le petit luxe général qui agit si mesquinement sur les fabrications, le système égalitaire imposé par les machines, le manque de goût de la plupart des architectes, l’absence d’artistes distingués, voués spécialement aux peintures de décors, toutes ces causes réunies ont été un obstacle au dé¬

veloppement d’un nouveau style dans les habitations. On s’est contenté d’imiter le passé, de réparer les désastres, de déblayer les ruines ; on a été trop heureux de retrouver quelques restes de ce luxe de la grande époque française, et de le reproduire à peu près.

Il est résulté de cela que la plupart de nos grandes habitations se ressemblent comme elles se ressemblaient il y a cent ans, mais elles ne portent plus, hélas! le cachet de ce goût individuel que l’on a tant célébré et que l’on célèbre encore aujourd'hui sous le nom très -fantastique de fantaisie.

Dans celles-ci, il y a bien quelques vases, quelques meubles anciens, différents de ceux qu'on trouv e dans celles-là; mais partout ce sont les mêmes étoffes de Lyon, les mêmes tapis de moquette, où tous les perroquets delà création semblent avoir éparpillé leurs plumes; les mêmes bronzes tirés à dix mille exemplaires, les mêmes plafonds nus et de ce blanc éclatant qui fait tache au milieu des tentures rougeoyantes et bariolées qui les encadrent. Puis toutes ces pièces semblables les unes au bout des autres, de tant de mètres sur tant de mètres, qui ne vous offrent rien de cette variété dans les formes, de cet inattendu dans la perspective, qui charme les plus insensibles.

La variété des détails ne suffit pas à ôter la tristesse et la monotonie, à donner à un ensemble la grande physionomie qui le caractérisé. Ainsi l’habitant de Paris, en visitant Londres, trouvera bien, il est vrai, des différences, des nuances faciles à saisir; mais cependant, connaissant l’une, il n’éprouvera aucune surprise en voyant l'autre ; au contraire, celui qui connaît Venise sera tout aussi frappé de l’aspect de Constant niople, d ’Agra, du ('aire ou de Moscou, car ce sont là des types distincts, variés et reconnaissables entre tous.

Eh bien, nous voudrions qu’il m fût de même dans les habitations modernes, qu’il y eût des points de vue à l’intérieur et des surprises pour l’œil; nous voudrions, en un mot, ramener l’art à cette grande époque du retour des croisades, tout inspirée de l'Orient, et voir s'unir les confortables améliorations introduites par madame de Rambouillet, avec ce seul i ment du pittoresque et de 1 imprévu qui, avant cette réforme, exislait dans la disposition intérieure et extérieure des châteaux et des palais.

Telle est la pensée qui doit présider à la distribution nouvelle de la demeure des riches; telle est la réforme que nous croyons indispensable, et qui s’opérera nécessairement , car c’est la, c’est dans ce sentiment du beau pittoresque qu'il faut puiser, pour créer, non-seulement du neuf, mais du charme, de la gaieté et du bien-être pour l’esprit.

Nous donnons la gravure du salon d’un hôtel situé dans le faubourg Saint-Honoré. Ce n’est pas le luxe excessif qui fait le mérite de cette habitation, c’est la parfaite harmonie, c'est la variété, c’est le goût.

La disposition intérieure de cet hôtel ne saurait être facilement imitée avec succès par les rois de la mode de notre temps. Le quartier de la Bourse, que le banquier est forcé d’habiter afin d’être au centre des affaires, ne lui permet pas d’avoir un terrain assez vaste pour exécuter un plan tant soit peu grandiose ; et puis, nous le répétons, la préoccupation n'est pas la ; ce qu'il faut, c'est éblouir le vulgaire. Dans l'habitation dont nous donnons ici un croquis, tout est simple, tout est imprévu, original! tout est calculé par le sentiment de la forme et de la couleur, et tout est vaste en même temps. Des voûtes élancées

qui laissent la poitrine respirer à l’aise, des balcons et des escaliers qui renferment deux étages dans un seul et permettent de circuler facilement en hauteur aussi bien qu’en longueur; des recoins inattendus, des perspectives piquantes, tel est l’ensemble de ce merveilleux appartement. Puis viennent les détails sans nombre et qu’on ne peut jamais connaître. A côté d'un amiral vénitien, peint par Tintoret, et dont le cadre, merveille de sculpture, représente une ville turque prise d assaut, se trouve une charmante statuette qui semble, en un jour de mélancolie, sortie du ciseau de Canova. Tous ces tableaux de Rembrandt, de Raphaël, de Velasquez, de Guide, du Titien, de Véronèse, et autres qui couvrent ces murs, sont le produit du même pinceau ; et qu’on ne se figure pas des copies d’amateur, réduites et timides ; elles sont fait :s par une main hardie (pii tromperait le plus habile connaisseur. Des toiles longues de douze pieds, des fresques couvrant du haut en bas les murs et les plafonds, tels sont les travaux exécutés par cette main vaillante.

Les femmes du monde, avec l’éducation qu’elles reçoivent et le développement que l’arrangement de leur toilette donne à leurs facultés pour sentir, juger et nuancer suivant des lois harmoniques , sont plus aptes que la plupart des hommes à disposer un appartement avec goût, avec sentiment. Si à cela se joignent tout a la fois, et les facultés bien prononcées pour les arts, et la passion des voyages, alors elles acquièrent, par 1 habitude de voir et de comparer, une sûreté de goût qui leur permet de transporter dans le monde de la réalité les créations fugitives de leur imagination. On dit souvent qu’au style et à l’écriture on peut reconnaître le caractère des individus ! Que sera-ce donc en étudiant la physionomie intérieure d’un appartement? Celui-ci, entre autres, dévoilerait parfaitement les facultés de la personne qui l’habite, sans qu’il fût nécessaire de l’avoir jamais connue. Musique , peinture, sculpture, littérature cosmopolite, rien ne manque. C’est la poésie qui s’offre à vous sous toutes ses formes, dans son acception la plus élevée, la plus complète.

Mais il est temps de donner, sur cette demeure, quelques détails précis, une sorte de plan raconté, qui complétera le dessin et serv ira de guide à l'imagination du lecteur.

La première pièce ail l’on entre est un atrio ou vestibule allongé, qui, par un détour inattendu, vous amène dans la grande galerie du rez-de-chaussée. Longue de quarante-cinq pieds, large de vingt-deux et haute de trente-six ; cette pièce est terminée d’un côté par une immense fenêtre en ogive , et de l’autre par un escalier en spirale à jour, qui conduit aux appartements supérieurs.

La décoration de cette salle consiste principalement dans les tableaux et les cadres merveilleux qui les contiennent. C’est seulement sur ces cadres richement sculptés que se trouvent des dorures ; tout le reste , meubles, voûtes et panneaux est bien simplement en bois de chêne.

En gravissant l’escalier, on trouve à droite une porte soutenue par deux magnifiques colonnes torses en bois sculpté, peint et doré, qui donne accès dans le premier salon tout tendu de damas vert. A l’entrée de ce salon, et au-dessus de l’antichambre, s’ouvre une petite galerie servant d’atelier au peintre , au sculpteur, au musicien. Là, on voit des tables chargées de pinceaux, de crayons, de. couleurs à l'huile;

fABLEAU L)E PARIS.

la demeure plus pittoresque, plus variée, plus mystérieuse; ôter l’uniformité, la monotonie de ces pièces qui ne diffèrent entre elles que par la couleur des étoffes.

Aujourd’hui les recherches du luxe dans la déco- j ration, dans les tentures et les objets d’art , ont rassasié les plus difficiles : le goût commence à s’éclairer, et cherche la variété plutôt que l’éclat.

Mais pénétrons dans quelques autres7 habitations.

Celle de M.Thiers, \ située place Saint- Georges , ne présente aucun aspect J ; monumental; mais, / I telle qu’elle est, elle plaît à l’œil par sa simplicité. Quelques arbres dans la cour d’entrée fermée par une grille, un beau jardin derrière; l’apparence de la tranquillité et du calme au milieu du tumulte de Paris. L’intérieur de cette maison est d’une élégance sobre, la disposition en est commode. On sent que l’homme politique qui l’habite est aussi un artiste. Chez M.

Thiers, en effet, 5 l’homme d’État et l’orateur n'ont jamais causé de tort à l’écrivain ni à l’artiste. A l’époque où il était ministre ou chef de l’opposition parlementaire, il était toujours le premier aux séances solennelles de l’Académie française.

11 était également un des plus .assidus aux séances particulières. Les arts furent , comme on sait, la passion de sa jeunesse.

Arrivant à Paris,

M. Thiers débuta dans la presse, en I82v2, par de brillants articles sur le Salon , qui annonçaient, outre le talent d’écrivain, un goût d’artiste éclairé , enthousiaste , un coup d’œil critique qu’on n’aurait pas attendu d’un juge aussi jeune , une science même de l’histoire des arts peu commune aujourd'hui chez les aristarques qui se chargent d’une pareille tâche. Eh bien , cette inclination marquée pour les arts, ce talent précoce de connaisseur,

M. Thiers ne les a point sacrifiés à des goûts plus sérieux, plus sévères ; il est resté artiste au milieu même des préoccupations politiques , si hostiles en apparence à la culture des arts. Tout en écrivant son Histoire delà Révolution , il méditait aussi celle de Florence, celle de Part florentin, et, tout plein de ce

ici une harpe, plus loin la sellette de bois sur laquelle sèche une ébauche en terre; enfin, des lix res, des albums, des costumes, des objets d art de toute espèce, sont disséminés sur les divans et les étagères. C est le pêle-mêle du travailleur qui n a pas le temps de ranger et se garde un recoin pour y vivre sans contrainte.

Dans le salon , on admire la corniche si richement décorée , puis cette large' frise vénitienne en bois sculpté, qui encadre les portraits des doges.

Parmi les meubles historiques de ce palais , n’oublions pas de citer comme objet hors ligne le piano de la reine Christine de Suède; véritable merveille de la sculpture en bois de cette grande époque. Il fut exécuté à Florence , pour cette reine célèbre, pendant le temps assez long qu’elle y resta. Le blason royal qui s’y trouve ne laisse aucun doute sur son authenticité. Lorsque cette princesse quitta l’Italie, elle fit cadeau de cette épinette au propriétaire du palais qu'elle habitait, te marquis de lienu ncini. Qu’on se représente le terrain compris entre les quatre pieds d’un grand piano à queue , couvert par une forêt de palmiers, de lianes et de bananiers où s’ébattent des Amours; ils se balancent , s’accrochent aux fleurs , et grimpent sur le dos de lions fantastiques. La caisse di! l’instrument repose sur les branches entrelaeéesdes arbres. C’est un tableau de l’Albane, sculpté en plein relief, et entièrement doré. Dans cette œuvre d’art, il faut admirer la largeur de la touche, la pureté de formes des figures, et surtout l’habile disposition de ces arbres dont l’allure sauvage est combinée de façon â satisfaire à toutes

les règles d équilibre et de symétrie indispensables a la sculpture aussi bien qu’à la peinture. C’est évidemment le travail d’un habile maître!! Nous regrettons que son nom ne s'y trouve pas inscrit !

A 1 autre extrémité de ce salon on aperçoit une chambre à coucher, tendue d’orange, dans le fond ch laquelle s’ouvre un oratoire où le plus beau christ en ivoire, du au ciseau dé Alg hardi, artiste célèbre du seizième siècle, fait l’admiration des connaisseurs.

Vient enfin le huen retiro, le boudoir, du plus pur stvle rococo. Ce serait un dessin à faire pour la coquetterie des meubles, des glaces, des objets de toute sorte. Tendu en satin des Indes, de cette nuance si fine oii l’orange se mêle au carmin, on se croirait, en y entrant, dans le frais calice d’une rose de Bengale.

bii, comme partout, les plafonds, les frises, les médaillons, les alcôves, sont décorés parle même ar-

Salon it'un hôtel du faubourg Saint-Honoré.

tiste, et à l’harmonie qui se retrouve dans l’ensemble de cette demeure, il est aisé de voir la pensée unique, exécutée sans hésitation, par un pinceau qui connaît son métier.

Nous le croyons, dans des temps meilleurs, ce genre si pittoresque d’habitation eût, comme à l'époque de madame de Rambouillet, fait révolution dans l’architecture intérieure. C’est là, en effet, le seul besoin nouveau d’amélioration qui soit indiqué. Rendre

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