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CHAPITRE I V. — LES ÉCOLES

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l’index dans le sommet de la tête, si sa physionomie s’anime, il montre V imagination. 1

S’il se frappe le front plusieurs fois rapidement avec l’index, pour indiquer le siège de l’esprit, s’il dirige les doigts vers le ciel, en les agitant vivement pour imiter la flamme qui jaillit de la tête, n’a-t-il pas peint le génie ?

Ces diverses représentations, on le voit, ne manquent pas d’originalité et de grâce; les sourds-muets, dans leur langue écrite ou parlée, possèdent aussi des métaphores pleines de poésie et de sensibilité; quoi de plus touchant que cette périphrase pour désigner la reconnaissance : la mémoire du cœur ?

Au reste, les expressions de la parole mimée ne sont pas toutes si compliquées et si conventionnelles; il existe un grand nombre de signes, de jeux de physionomie, de gestes si naturels, qu'on les comprend partout. Grâce à cette langue universelle, les sourds-muets de tous les pays peuvent se considérer comme des frères que leur infirmité rapproche les uns des autres, par le fait même de leur isolement au sein de la société ; plus heureux en quelque sorte que leurs frères les parlants, ils ne connaissent pas la confusion de Babel , et possèdent un langage qui se passe de truchement sous toutes les latitudes.

Aujourd’hui l’éducation et l’instruction de ce petit nombre de sourds-muets privilégiés que l’État admet dans nos écoles, sont poussées à un haut degré de perfection ; les méthodes les plus philosophiques et les plus justes sont consacrées à les initier par degrés à toutes nos connaissances. Les jours de fêtes solennelles, comme, par exemple, les distributions de prix, un public nombreux est admis à voir, à admirer le résultat de tant d’efforts éclairés; il admire l'esprit de ces malheureux, leur intelligence, leurs saillies, vives et fines, et l’on comprend que l’amour-propre des instituteurs se complaise dans cette exhibition un peu contraire à la modestie. Il y a des sourds-muets poètes, penseurs, musiciens, orateurs, philosophes, déclamateurs; quelques-uns, entre autres M. Ferdinand Berthier, se sont fait un nom dans la littérature.

En finissant, nous ne répéterons pas une fois de plus la vie si simple, si laborieuse, si pleine d'abnégation et de vertus du vénérable abbé de l’Épée; nous ne parlerons guère plus de l’abbé Sicard, dont les jours d’épreuve furent récompensés par des jours de triomphes. Contentons-nous de dire que les traditions de ces deux excellents maîtres ne sont pas perdues de nos jours à l’école de la rue Saint-Jacques, et souhaitons que les bienfaits de cette éducation si complète et si bien raisonnée s’étende au plus grand nombre possible de ces infortunés.

Écoles communales. — Nous avons conduit nos lecteurs dans l’intérieur des salles d’asile, ces écoles enfantines où le fils et la fille du pauvre trouvent à la fois l’instruction et l’amusement dans un système ingénieux d’enseignement. Les écoles communales ne présentent pas une physionomie si intéressante. Les élèves que reçoivent ces écoles, lues à la charité municipale, sont déjà grands et turbulents; ils seraient trop disposés, à tourner en ridicule et en jeux bruyants les évolutions chorégraphijues et musicales qui accompagnent la leçon sur les onsonnes et sur les voyelles. On a remplacé cette

Inéthode par celle de l’enseignement mutuel, combiné ivec la discipline sévère que nous avons déjà vue tans les collèges, et que nous allons retrouver dans esinstitutions particulières. La méthode mutelle, mise ■n vogue depuis quelques années, réussit particulièement pour l’enseignement élémentaire. Comme chaun sait, il consiste à n’employer les maîtres salariés i peu près comme des directeurs suprêmes et des juges ans appel ; les leçons se donnent d’élève à élève, le lroit de surveiller étant la récompense et le privilège lu plus sage, et l’instruction étant distribuée par les dus forts. Ce mode d’enseignement a l’avantage de pi- [uer au vif l’émulation des élèves; mais ne peut-on )as lui reprocher l’inconvénient de surexciter parfois sur amour-propre? Quoi qu’il en soit, le système lan-

castrien, comme on l’appelle, et dont les fondateurs sont des hommes pleins de vertu et de talent, mérite la réputation qu’il s’est acquise. La ville de Paris fait les frais d’entretien de ces écoles, dont il y a un certain nombre dans chaque arrondissement ; elle salarie les professeurs et les maîtres, et offre aux bons élèves, outre les prix de chaque fin d’année, des bourses pour le collège Chaptal.

Les rivaux des écoles communales sont les frères de la Doctrine chrétienne. Cette institution respectable, qui s’étend sur toute la France et dans la plus grande partie des États catholiques, a son centre à Paris, dans la rue Oudinot. Chacun connaît, au moins de nom , le frère Philippe, leur supérieur général. L’œu vie des frères de la Doctrine chrétienne vit sur les quêtes faites à domicile, etsur cet immense budget secret du culte catholique, dont l’actif se forme du produit du casuel des églises et de la générosité des fidèles. L’enseignement, très-modeste d’ailleurs, est réparti par des maîtres qui seraient les premiers professeurs du monde, si leur science égalait leur abnégation et leur désintéressement : leur instruction est cependant bien suffisante pour ces premiers éléments que l’on accorde aux enfants du peuple. Il faut louer sans réserve leur zèle et leur charité, qui fait, de leur vie entière un long sacrifice et une longue privation.

On retrouve, dans ce premier degré de l’instruction publique, la rivalité et la concurrence qui divisent l’Université et le corps ecclésiastique dans toute l’étendue de l’échelle sociale. Les maîtres de la mutuelle et les Frères ont pour correspondants les professeurs de collèges et les régents des séminaires; et l’émulation entre les élèves deviendrait bientôt de l’hostilité, si les surveillants ne venaient pas y mettre des obstacles.

Une distribution de prix chez les Frères est un spectacle qui ne manque pas d’originalité : on y retrouve comme un souvenir éloigné de ces grandes fêtes solennelles des grands collèges d’autrefois, où les lauréats représentaient , aux applaudissements de l’auditoire, la tragédie en iarnbiques latins, composée, à Limitation de Sénèque, par quelqu’un de messieurs les régents. Après un ou plusieurs discours, cet assaisonnement indispensable de toutes nos fêtes joyeuses, de tous nos anniversaires tristes ou gais , viennent quelques scènes dialoguées, à deux ou trois acteurs, récitées par les plus forts en lecture. Cet exercice domestique est emprunté ordinairement à Est/ter, ou bien à Alhalie ; d’autres fois, le théâtre inoffensif de Berquin et de ses nombreux disciples fournit les éléments de la représentation. La partie orale de la fête se termine par un compliment, chef-d’œuvre imaginé par le plus habile rhétoricien du lieu, et déclamé par le candidat de lecole Chaptal. Puis le public, après avoir entendu proclamer les noms des vainqueurs, est admis à l’exposition de leurs travaux ; il admire, sous le verre et le cadre, les exemples calligraphiques, les épures de dessin linéaire , et même des profils ombrés, qui justifient des talents des divers lauréats.

College Chaptal. — Le collège Chaptal est destiné ! à l'enseignement professionnel, créé à l’imitation de j l’École Saint-Laurent, que fonda la ville de Paris pour suppléer à l’insuffisance des collèges de la rive droite; ; il fut d’abord dirigé par des particuliers et subventionné par le conseil municipal ; aujourd’hui la ville en a la direction, et l’a constitué sur le même pied que sa sœur aînée. Un certain nombre de bourses sont à la disposition des élèves des écoles primaires qui se distinguent parleur intelligence et leur travail ; ils sont admis, comme les autres, à suivre le cours complet, divisé en six années. Ce cours comprend toutes les connaissances utiles aux jeunes gens qui se destinent aux carrières industrielles et commerciales : le français, l’histoire, la géographie, le dessin linéaire, les mathématiques considérées surtout sous h; rapport de leur appréciation pratique, la cosmographie, la physique, la chimie, la géologie et la métallurgie ; puis la botanique, la culture générale, la zoologie, la tech¬

nologie et l’étude de toutes les matières premières dont se sert l’industrie, la mécanique industrielle.

Les professeurs ne peuvent recevoir que le titre de maîtres, maîtres-adjoints et préfets d’études : mais cette infériorité nominale, relativement à leurs confrères de l’Université, n’empêche pas qu’ils ne soient en général des gens pleins de zèle et de talent. Il existe au collège Chaptal un système d’appréciation du travail et de la valeur des élèves qui mérite d’être signalé : on n’y fait pas habituellement, comme dans les collèges, de ces concours un peu factices, de ces compositions au succès desquelles le hasard a souvent plus de part que le mérite réel. Aussi cette École ne redoute pas le fléau des spécialités et n’envoie pas annuellement dans le monde des fournées de lauréats forts en thèmes ou en vers latins, mais ignorant les règles les plus simples de l’orthographe ou de l’arithmétique. En premier lieu, ce sont les élèves euxmêmes qui décernent, par la voie du scrutin, le prix d excellence : et il n’y a pas d’exemple que ce prix ait été accordé à un indigne ; puis on donne chaque I jour des numéros de travail ; de telle sorte que le prix, dans chaque faculté, appartient non au vainqueur d’un jour, mais à celui qui a consacré à l’étude, sans interruption, toute son attention et sa persévérance,

| puisque la récompense est réglée sur le résultat de l'addition de ces numéros de travail. Elle n'appartient pas nécessairement à celui qui est en tête par son instruction et son intelligence, mais à celui qui a franchi le plus grand espace. Cette innovation nous semble très-heureuse et digne d’être méditée par les chefs de l’Université.

L’école Saint-Laurent a été*, fondée en 1839, et le collège François Ier ou Chaptal, en 184 4.

Les pensions. — Après l’éducation démocratique vient l’éducation bourgeoise. Un autre chapitre a été consacré à celle que reçoivent les jeunes gens dans les établissements avoués et patronnés par l’État: quelques détails ont été même donnés incidemment sur les institutions particulières. Nous avons parlé des vendeurs de soupe ; de leurs rubriques peu honnêtes pour pressurer l’estomac et l’intelligence des malheureux enfants qu’on leur confie, et des moyens tout au moins singuliers dont ils font usage pour donner du renom à leurs établissements. 11 ne nous semble donc pas fort nécessaire de rappeler une fois de plus au lecteur les misères du malheureux pion au pair, qui, pour un labeur de vingt heures par jour, n’a que la perspective de satisfaire, et encore le plus strictement possible, aux exigences de son estomac ; il ne faut pas raconter de nouveau les aventures de Fort, en thème, et les exploits néfastes de M. Squeers, dans le Nicolas Nickleby de Charles Dickens ; disons seulement une chose , c’est qu’il y a des établissements à la portée de toutes les bourses et de toutes les intelligences. Ainsi telle maison, située dans un riche quartier, avec un jardin, de vastes salles, des dortoirs aérés et la nourriture saine et abondante, qui, par hasard cette fois, mérite les deux épithètes , s’ouvre aux enfants privilégiés que des raisons particulières empêchent d’avoir un instituteur à domicile. Là, les maîtres les plus fameux viennent donner des leçons, sortes d'interrogatoires hebdomadaires, qu’une célébrité du dehors vient faire subir une heure durant, moyennant vingt ou vingt-cinq francs par séance; l’utilité de ces exercices coûteux peut sembler contestable; mais le maître de l’institution tient à écrire en grosses lettres sur son prospectus, au nombre des répétiteurs, MM. un tel et un tel, examinateurs pour l’École polytechnique. Après de longues et dispendieuses études dans ces serresc-haudes, quelques forts se présentent aux écoles du gouvernement, et sont admis, moitié par talent réel, moitié grâce à des amis puissants ; il n'arrive avant eux qu’un petit nombre de piocheurs, mathématiciens et savants de naissance, qu’envoie la province, cette mère de Descartes et d’Arago. Dans ces établissements heureux, les maîtres ordinaires sont bien rétribués; rien ne manque au confort et à l’éclal do

la maison : il y a une voiture pour conduire les élèves aux collèges, sans s’exposer aux périls de 1 école buissonnière : en un mot, ce sont des bahuts modèles, dont les membres, maîtres et disciples, aux jours de sortie, dédaignent de fraterniser avec leurs confrères plus humbles, et n’aspirent qu’à conquérir l’amitié du polytechnicien , voire même du futur officier d’état major.

Comparez à cela la modeste pension à trois cents francs, où des spéculateurs trouvent encore a faire une fortune, quoiqu'ils prétendent fournir a leurs élèves le logement vaste et aéré, la nourriture saine et abondante, en un mot, tous les avantages des institutions :i quinze cents et à deux mille francs, y compris l’éducation morale et religieuse, et 1 instruction donnée par des maîtres toujours habiles et consciencieux... sur l’affiche, quoique cette instruction ne s’étende qu'aux notions élémentaires de langue nationale, d’histoire, de géographie et de calcul , chacun s’imagine quelle en doit être la qualité , si l’on songe que les distributeurs sont, ou des pions au pair, c està-dire à peu près aussi bien rétribués que les surnuméraires des administrations publiques, mais sans espoir d’avancement. Je ne veux m’occuper ici que du régime, des conditions matérielles de leur existence. Heureux trois fois et quatre fois les pauvres entants de la doctrine chrétienne! Heureuse la marmaille déguenillée qui hante les ragged-schools de l’Angleterre ! Si ceux-là ne sont pas mieux vêtus que nos élèves à trois cents francs, au moins ont-ils, grâce à la munificence britannique, la soupe chaude et le morceau de bœuf qui ranime la chaleur intérieure et fait renaître le rose sur leurs joues; au moins les mansardes où s’entasse la population ouvrière qui fournit ses fils et ses filles à la mutuelle, ont-elles un air pur et abondant . Mais dans les taudis économiques où l’on entasse nos pauvres élèves, l’air leur est mesuré et n’arrive à leurs poumons que chargé d’exhalaisons infectes, et la nourriture qui leur est accordée ferait reculer d’horreur un habitué du restaurant à 80 centimes. Il est vrai que le prix de la pension n’est que de cent écus, à peine dix-huit sous par jour, et qu’avec cela le chef doit nourrir, loger, chauffer, éclairer, entretenir et instruire son élève, et de plus prélever pour lui une petite fortune rondelette, au bout de dix ans de cet honorable métier.

Le nombre des pensionnats et des maisons d’éducation ouvertes aux jeunes filles, depuis la petite bourgeoisie jusqu’aux rangs les plus élevés, monte à un chiffre très -considérable. L’Université, c’est-à-dire l’État enseignant, n’a qu’une part minime dans la direction des établissements de cette nature : elle se contente d’exiger des institutions laïques un diplôme accordé avec la plus grande indulgence, après un examen dérisoire; et, quant aux institutions religieuses, leurs vœux remplacent le diplôme et l’examen. A part l’école impériale de Saint-Denis, dont il sera question en son lieu et place, à part aussi un petit nombre d’établissements spéciaux où se forment les institutrices, l’enseignement pour les jeunes filles est parfaitement libre, abandonné sans concurrence à la direction ecclésiastique et aux entreprises particulières. On a fait ressortir, dans des livres plus spéciaux que celui-ci, l’inconvénient que présente cette liberté illimitée, le manque absolu de programme et de méthode dans les études, la part trop large accordée aux arts d’agrément, quoi que puissent réclamer de temps et d’espace des travaux plus sérieux : le Tableau de Paris ne doit qu’effleurer l’infinie variété de ces maisons si différentes entre elles.

Il y a loin, en effet, des humbles institutions répandues çà et là dans l’intérieur de Paris, ayant pour lieu de récréation une cour enclose de hautes murailles et pour entrée une porte suivie d’une longue et obscure allée; et les vastes édifices, les ombrages superbes de l’Abbaye aux Bois et du Sacré Cœur, rue de Varennes. La différence extérieure de ces divers établissements n’est pas moins grande que leur différence quant aux études et quant à la tenue : tous ont, il est

vrai, la prétention de faire de grandes dames et des dames bien élevées; mais cette prétention, tant s’en faut, n’est pas également justifiée. Si toutes ont, a peu de chose près, les mêmes maîtres d’agrément, on pense bien que le mérite n’est pas le même entre les limites extrêmes de vingt francs et dix sous le cachet. Aussi, parmi ces officines, les unes produisent des lorettes, les autres des marquises; elles ne font, en général, que continuer à cet égard les traditions de la famille. Il est à remarquer que le pensionnat, quoiqu’il l’annonce très-haut sur son programme, ne produit pas d’habitude de bonnes mères de famille ; les leçons qui servent à former ces dernières ne peuvent guère être données par des maîtresses et des adjointes pourvues de diplômes.

Les maisons de demoiselles ont imité l’organisation intérieure des institutions de jeunes gens; on y utrouve, sous un autre costume, les mêmes ridicules, les mêmes misères, les mêmes bonnes choses. L uniforme commence à être répandu, même pour les jeunes filles; les maîtresses adjointes y jouissent de la position peu enviable des maîtres d’étude. La aussi se font des distributions solennelles de prix. Ces grandes cérémonies, qui ont lieu en présence des mamans, des parentes, des sœurs grandes et petites, sont précédées, comme les autres, de discours et d’exercices de mémoire et de déclamation : on ne voit quelque variété que dans l’énumération des récompenses. Outre les prix de musique, de couture, de broderie, etc., qui sont ici très bien à leur place, quelques maîtresses facétieuses distribuent encore des prix de santc et de croissance. Ceci est un lait . je n’oserais pas affirmer avec autant de certitude que les prix accordés à une élève sont en raison directe de l’exactitude des parents a solder la pension et de leur libéralité dans les petits cadeaux d usage.

Il est malheureux que dans cette ville de Paris, qui regorge d’écoles et de pensionnats, on n'ait pas encore songé à former un établissement où l’on initierait les jeunes filles à la connaissance pratique du ménage.

Les séminaires. — Il existe à Paris, pour l’enseignement ecclésiastique proprement dit, un grand et un petit séminaire. Un second grand séminaire se trouve à Issy. Nous devons mentionner encore l’École normale ecclésiastique, et les Écoles des Missions étrangères. Ces diverses institutions, par leur nature même, n’appartiennent nullement à la vie parisienne; et c’est au sujet des établissements qui lui sont consacrés qu’on peut dire, avec le plus de raison, que notre religion est la religion catholique, universelle et invariable, dans tous les temps et dans tous les lieux. Le grand séminaire, établi près de Saint-Sulpice, dans un édifice neuf, qui, avec la mairie, complète la décoration de cette place, est constitué, intérieurement, comme tous les autres grands séminaires. Il n’y a de différence que dans le talent des professeurs et dans le nombre des cours, qui sont pour la plupart doublés. Un nombre considérable de Bossuets et de Bourdaloues en herbe suivent sur les bancs de l’amphilhéâtre de la Faculté de théologie, qui est voisine du séminaire, les cours de dogme, de discipline ecclésiastique, 'de science sacrée, qui leur seront plus ou moins nécessaires dans l’exercice du saint ministère. Ces leçons se complètent dans l’intérieur de l’établissement par l’étude de la casuistique, de l’administration des sacrements, de la liturgie et d’une foule d’autres sciences sans doute bien peu connues des profanes. La philosophie moderne a pénétré dans ce sanctuaire de la scolastique : c’était nécessaire, depuis que le rationalisme a cessé d’être un ennemi qu’on peut étouffer par la force pour devenir un adversaire qu’il faut réduire au silence par la discussion. D’un autre côté, la Faculté de théologie, ses maîtres et ses disciples devaient acquérir une science plus étendue et plus générale, à mesure que le niveau intellectuel s’élevait et que les horizons s’élargissaient à l’entour rie l’église : il était nécessaire de combattre par l'érudition cet esprit d’hérésie, de réforme et

d'innovation qui attaquait par l’érudition le vieux noyau de la foi catholique. Mais ces préoccupations nouvelles n’ont pas fait perdre de vue les anciennes doctrines : le séminaire étudie encore la Somme de saint Thomas , les casuistes du seizième et du dixseptième siècle et les opinions du moyen âge. Aussi, quand un rayon de lumière mondaine pénètre au fond de ce sanctuaire mystérieux, nous que le mouvement emporte dans des directions si différentes et si opposées, nous sommes surpris de la vitalité de tant de questions que chacun croyait mortes et oubliées. On discute encore, là, sur les réalistes et les il nominaux : sur la grâce suffisante, la grâce eltieace et la grâce concomitante. Les termes de gallicans eti d’ultramontains, de qniétistes et de jansénistes, y cou- U servent encore toute leur signification, et y excitent des controverses qui , pour être moins animées, ne sont pas moins scientifiques. Toutefois ces ressouvenirs du passé ne font pas oublier les nécessités et les préoccupations du jour.

Nous nous contenterons d’ajouter, pour en finir avec l’histoire de Saint-Sulpice, que ce grand séminaire a été témoin ? en 1849, du concile provincial présidé par monseigneur l’archevêque actuel de Paris.

L’École normale ecclésiastique , comme d’ailleurs • son nom 1 indique suffisamment, sert de pépinière pour les grands et les petits séminaires de la France : son privilège n’est pas exclusif, comme l’était celui des écoles du gouvernement. A l’exemple de l’École normale laïque, elle présente des candidats en concurrence avec ceux qui se sont formés, soit par l’expérience, soit par leur travail personnel.

Quant aux missions étrangères, elles forment trois collèges à Paris: les missionnaires pour l’Afrique et l’Amérique, les lazaristes, qui se vouent à la conquête spirituelle de l’Asie; et enfin la maison succursale de la Propagande de Rome. L’enseignement reçu par les ecclésiastiques qui se destinent à cette pénible et glorieuse carrière diffère des leçons du séminaire; il leur faut étudier des langues bien barbares et bien peu connues, et qui ne le seraient pas du tout sans le zèle de leurs devanciers. En outre, comme le missionnaire est généralement persécuté et banni, il doit exercer ostensiblement une profession utile qui fasse tolérer sa présence. Ainsi , la Chine fait accueil aux astronomes et aux géomètres; un médecin est bien vu en Afrique ; dans les solitudes de la haute Asie, il faut de toute nécessité avoir un métier manuel pour vivre. Puis les missionnaires ont besoin de se former à l’art difficile d instruire des peuples ignorants, superstitieux, mal disposés; ils doivent apprendre par quefs moyens on excite leur curiosité, on gagne leur confiance. D’autres fois, ils auront à lutter contre des lettrés, des théologiens comme eux : alors ils doivent connaître à fond la religion , la mythologie, les dogmes de tant de nations diverses. Cet enseignement est basé sur une longue tradition et sur les exemples, les lettres, les conseils de vingt générations de mis- 1 sionnaires. Mais le lecteur comprendra sans peine que ce n’est pas ici le lieu de nous étendre sur un sujet si étranger à ceux que cet ouvrage traite d’habitude.

Tels sont les établissements d’où s’élancent chaque année une multitude de jeunes gens pour se répandre dans les diverses carrières de la société. La province envoie des enfants à Paris, et Paris rend des hommes a la province. Les arts, les letlres, la science, l’industrie, le commerce, c’est à Paris et à Paris seulement que se trouvent les manufactures de toutes ces branches de l’activité humaine. Depuis l’École de médecine, où l’on apprend à lutter contre la mort, jusqu’au séminaire, où l'on enseigne à lutter contre la vie, tout existe dans ce Paris, le cerveau de la France, le carrefour oii viennent aboutir toutes les roufes de l’univers ; tout y existe, depuis la Sorbonne, jusqu’à l'école mutuelle, depuis les sciences et les arts de luxe jusqu aux enseignements les plus élémentaires. Avonsnous tort quand nous soutenons que Paris est l’alpha et l’oméga de la civilisation ?

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