I.a lecture à huis-clos
nus inhabitables par suite de l’émigration de Paris vers l’ouest; les bourgeois du Marais ont eu le mérite de sentir leur position : ils ont compris que le mouvement qui entraînait la cité active, marchande, spéculatrice, les laisserait en arrière jouir en paix, à peu de frais et dans le repos, de leur petite fortune ; cherchant le silence et l’oubli, ils n’ont pas eu besoin de sortir des barrières; la place Royale et l’ile Saint- Louis leur offraient à lion marché des logements commodes, de l’air, de l’espace, et le voisinage de Paris. Retirés dans leur fromage de Hollande, ces estimables citoyens nous apparaissent comme des types arrivés exprès de la plus calme des villes de province pour compléter le musée des habitants de Paris. Leur vie entière s’écoule entre le lever et le coucher, le déjeuner et le dîner, la demi-tasse et la promenade, qui se succèdent par intervalles invariables et réguliers; ils jouent le boston le soir, comme on faisait lors de la guerre d’indépendance d’Amérique, et ils se communiquent les réflexions que fait naître en eux la lecture des papiers publics, comme on faisait au
camp des Tartares, dans le Palais-Royal. La montre de ces braves gens retarde d’un siècle; mais ce n’est pas leur faute, car le bruit des révolutions n’a pas encore été assez fort pour pénétrer dans le Marais.
La population du quatrième au septième étage se compose d’ouvriers et d’artistes, deux classes bien distinctes, mais réunies par les deux points de contact qu’on appelle la pauvreté et le travail. L’ouvrier de Paris, et je ne parle ici que de l’homme vraiment digne de ce nom, est peut-être le citoyen le plus utile et le plus moral de tous ceux dont nous venons de voir la vie intime. Occupé pendant la semaine entière à gagner péniblement son pain, il n’a que deux voies à prendre dans l’emploi de ses heures de repos : la famille ou le cabaret.
Rarement le dernier parti le mène à autre chose qu’à la misère, à l’inconduite, au crime même, et alors il perd son titre d’ouvrier; mais, d’un autre côté, sa vie est pleine d’honneur, s’il la prend de la bonne manière.
Après tout, quand il peut convenablement se lo¬
ger, qu’importe que ce soit, comme il dit, au pr3mier étage en descendant du ciel ? ^si sa chambrette est mansardée, on n’a pas besoin de se tenir debout là où est le lit, et il y reste si peu, d’ailleurs. L’atelier prend ses journées entières; le soir, il peut assister à quelqu’un de ces cours où son esprit se forme, où se développe son intelligence, et, pendant ce temps, sa femme, revenue, elle aussi, du travail quotidien, prépare le repas, le seul qu’ils prennent ensemble. Sa femme est , comme lui, une fille d’ouvriers, qui fait elle-même œuvre de ses dix doigts pour vivre; il l’a rencontrée, quelque joyeux dimanche, avec sa vieille mère, dans quelqu’un de ees délicieux villages qui avoisinent Paris, comme pour servir de maisons de plaisance aux pauvres gens ; et, entre amoureux de bonne foi, l’on se convient bien vite. Une fois le ménage monté, il s’en est suivi un bon et vrai mariage, non pas à l’essai, comme il s’en voit tant, mais par-devant M. le maire d’un arrondissement véritable; et vieux et jeunes se sont mis à travailler, d’abord pour les besoins journaliers, et ensuite en prévision des éven-