CHAPITRE LXYI. — LA Y(E PRIVÉE
premier repas. La Bourse l’attend à une heure; et, à quatre heures, il doit être rapporteur d’une entreprise par action. Quant à la soirée, en attendant l’heure de l’Opéra ou des Italiens, pour en ramener sa femme, il a mademoiselle Jenny Gadine ou mademoiselle Carabine à visiter, à moins que ce ne soit madame la baronne X., femme de son intime ami, et amie intime de sa femme.
Les dames de cette caste savent aussi Part de rendre leur existence très-occupée. Elles appartiennent toutes à un certain nombre d’associations charitables et autres : prétexte excellent pour organiser des fêtes, des loteries, des ventes, et tout le bagage de la charité comme il faut. Puis, avec la pension qu’elles reçoivent de la munificence conjugale, elles se donnent la mission de protéger telle ou telle branche de l’art et de l’industrie : elles achètent des parures ou des curiosités, des tableaux ou des étoffes splendides, des vieux meubles ou de vieilles dentelles. Je n’oublierai pas l’heure de l’équitation ou de la promenade en voiture au bois de Boulogne: c’est dans l’après-midi, lorsque les domestiques ont déjà, dans la matinée, fatigué les chevaux et goûté à leur aise la fraîcheur de l’atmosphère et le petit vin blanc que l’on boit à Madrid. Après le bois, le dîner, puis le spectacle, à moins qu’il n’y ait à faire, à la sourdine, quelque mystérieuse visite dans une remise aux stores discrètement baissées. En effet, ce sont, disons -le entre nous, des mœurs étranges que celles de nos mcssieurs- Dimanche enrichis; ils ne commettent pas les éclatantes folies des grands seigneurs d’autrefois, et ne se ruinent pas pour des filles de théâtre. Non : mais l’amour est, à leurs yeux, un créancier qui doit avoir son compte sur le grand-livre; on lui ouvre un crédit, qu’il est du devoir de tout homme d’ordre de ne pas dépasser. Madame agit de son côté suivant les mêmes principes, et il résulte de là cette promiscuité que l’on appelle décemment un ménage à quatre. J’ai en¬
tendu dire et même affirmer que plus d’une fois ces hommes d’affaires enrichis, dont le cœur n’existe pas
Le bourgeois.
sans doute, s’entendaient pour cette cession respective de leurs femmes, qui n’étaient pas inionnees du
marché: de telle sorte que les dons et petits cadeaux offerts par M. A... à madame B... étaient, au bout d'un certain laps de temps, détournés par M. B... et présentés par lui à madame A..., ce qui constituait un roulement de fonds des plus économiques et des plus ingénieux.
Un des actes les plus importants de la vie privée, c’est le repas. La variété des repas exigerait un dénombrement à la manière d’Homère, si j’avais les cent voix, les cent gosiers d’airain de la Renommée, etc. Pour le boutiquier qui travaille dans la vue d'un avenir plus ou moins éloigné, la nécessité quotidienne de la nourriture est doublement onéreuse, d’abord comme perte de temps, et ensuite comme dépense. Aussi Dieu sait de quelle façon Spartiate il parvient à diminuer ce déficit! Vous seules pourriez nous en instruire, femmes d’ordre qui rendez le potau-feu du lundi immortel pendant une semaine entière, et qui savez lui infuser, par des préparations savantes et expéditives, une jeunesse renouvelée chaque jour, comme fit jadis Médée à son beau-père ! Qui consommerait ces viandes équivoques, ces langues fumées, ces intestins farcis on ne sait de quelles mixtions, si ce n’était vous, ô boutiquiers, ô providence des dix-huit cents charcutiers et des quinze cents marchands de fromages qui émaillent la bonne ville de Paris.
En revanche, pour les gens riches, le dîner est une affaire capitale. A table se traitent les questions les plus importantes: à table, le mari voit sa femme, et l’amant rencontre sa belle ; à table aussi, l’on rend hommage à l’éminente perfectibilité de l’espèce... culinaire et à l’incontestable suprématie de la France devant les fourneaux. Aujourd’hui que les plus fins restaurateurs sont envahis par la foule affamée deslorettes et de leurs protecteurs, aujourd’hui que les viandes saignantes et les purées de légumes ont passé le détroit et envahi les cercles jadis fameux par leur
Le premier coup de fourchette. ^crn'ei C0UP *lHIU ^ '
gnes ont repris leur place devant les casseroles et 1 bien emménagées, avec l’aide d’un peuple intelligent les foyers des grandes maisons. Dans des cuisines | de marmitons, et secondé parles largesses du major-
chère classique, le noble art; du cordon bleu est remonté à son origine, et ses représentants les plus di-
dôme, le cordon bleu, le maître ès sauces et ragoûts se livre à la confection de ses chefs-d’œuvre, afin de chatouiller agréablement, non pas le populaire qui vient, son argent à la main, mais le noble baron ou le riche financier, qui n’ouvre sa table qu aux élus. Aussi faut-il maintenant être grand seigneur ou millionnaire, et même l’un et 1 autre, pour conquérir le droit de se dire gastronome; et il existe peu de maisons dans lesquelles on soit à- même d’apprécier dignement tous les jours ce siècle de délices qui s’écoule entre le premier et le dernier coup de fourchette.
La bourgeoisie, à Paris, offre une infinité de nuances; et, si je ne craignais la monotonie, il me serait aisé de classer ces nuances par étages. Ainsi, le second offre la richesse, et rivalise avec le premier; ceux qui l’habitent, employés importants, capitalistes et propriétaires, vivent à peu près comme leurs voisins de l’étage inférieur. Le troisième est dévolu aux
fonctionnaires de toute sorte, et le quatrième aux petits rentiers, qu’une prédilection particulière ou bien la nécessité retiennent au cœur de Paris. Ces variétés de l’espèce se distinguent par des caractères communs, je veux dire, la fidélité domestique, l’amour de la famille, le bonheur en petit comité. D’ordinaire, le bourgeois est bavard, et se laisse mener, comme on dit, par sa douce moitié; il a un fils, pensionnaire dans quelques-unes de ces maisons qui servent d’auxiliaires aux collèges de l’État; et une fille, virtuose sur le piano, ou éprise de littérature. Le cercle de scs idées ne s’étend pas très-loin : il lit son journal (le journal, ce besoin universel), il flâne avec délices, puis il rentre chez lui, et raconte ses impressions de la journée. Tandis que son épouse s’occupe du ménage et de l'intérieur, lui éprouve le besoin de faire quelque chose : son occupation la plus habituelle consiste alors à surveiller la bonne à tout faire, qui prépare le dîner, et à lui donner des conseils, reçus avec une mauvaise
humeur mal dissimulée. La nuit vient; notre homme occupe, dans le lit conjugal, la place que la loi l’autorise à prendre, et rien ne manque à son bonheur, si son épouse consent à éteindre la lampe sur-le-champ, sans entamer la lecture d’un roman nouveau. Pendant ce temps, la jeune personne, héritière des goûts littéraires de sa mère, dévore en cachette, dans son lit, quelque histoire bien sentimentale, et parfois, en palpitant, se demande si jamais elle ne rencontrera le héros dont l’image enflamme si fort son imagination. Le bourgeois a deux beaux jours dans sa vie : quand son fils rapporte une couronne à la distribution des prix, et quand lui-même obtient un grade dans la garde nationale.
Je ne saurais oublier, en parlant de cette notable fraction de la population parisienne, tout un quartier rempli exclusivement de bourgeois : je veux dire le Marais. Héritiers des grands seigneurs d’autrefois, qui leur ont abandonné de somptueux hôtels, deve-
Lc lit conjugal.