‹ Tableau de ParisChapitre 184 sur 257 · L’HOTEL DES VENTES. — LE TIMBRE · texte numérisé non relu

L’HOTEL DES VENTES. — LE TIMBRE

L’hôtel Bullion. — Le financier Bullion. — Les priseurs jurés. — Les commissaires-priseurs. — Leur nombre. — Leurs rétributions. — La caisse commune. — Un schisme. — L’émigration rue de Cléry. — L’hôtel de la rue des Jeûneurs. — La salle de vente de la rue des Jeûneurs. — Le public de la salle des ventes. — Les rossignols. — Les objets de vogue.

— Les tableaux La vente des objets. — Les ventes volontaires et les ventes forcées. — Les trois bougies. — Adjugé ! — Guerrier et Roucouleur.

— Les nouveaux bâtiments de l’hôtel des ventes. — Aspect de ces bâtiments Salle des ventes. — Galerie des salles des ventes. —

Les ventes à domicile. — Le timbre. — Les nouveaux bâtiments du timbre. — Quelques chiffres à propos du timbre.

A côté de l’hôtel d’Armenonville , déjà affecté au service de l'administration des postes, le financier Bullion avait acheté une partie des dépendances de la vaste demeure des comtes de Flandre, et s’était fait, au coin des rues Coquillière et Jean-Jacques Rousseau, une sbrte d’Élysée, rival de celui qu’avait élevé Beaujon , son confrère, dans le, quartier du faubourg Saint-Honoré. Bullion n’avait épargné ni soins ni dépenses pour rendre son habitation digne d’un roi de la finance ; le nom des peintres chargés d’en décorer l’intérieur, Vouët et Champagne, suffit pour montrer que dans tous les détails de l’édifice rien ne fut épargné. Mais en 1780, l’heureux possesseur de ce paradis terrestre avait cessé d’exister : et les priseurs-jurés, commissaires chargés des ventes à la criée, se rendirent acquéreurs de l’hôtel pour y établir le quartier général de leurs opérations , l’entrepôt et le magasin des marchandises qu’ils de¬

vaient vendre au plus offrant et dernier enchérisseur. Jusque-là les ventes avaient lieu sur la place publique : les objets offerts au public passaient quelquefois des journées entières exposés aux intempéries de toute sorte, ce qui était loin d’ajouter à leur valeur : puis, on conviendra qu’il n’y avait rien de récréatif, pour les passants, dans cette exhibition en plein air de tables boiteuses, de matelas éventrés, de hardes en haillons, et autres misérables effets et ustensiles de ménage, qui constituent en général la masse la plus considérable de tout ce qui est soumis aux appréciations de l’encan. Les ventes gagnèrent sous bien des rapports à cette mesure : mais l’hôtel Bullion y perdit : ses plafonds peints à fresque noircirent, se couvrirent de poussière, offrirent à l’industrieuse araignée une bienveillante hospitalité : les sculptures et les détails des corniches s’ébréchèrent au contact des bahuts massifs et des fauteuils de

vieille date, et il ne resta de la demeure du riche traitant qu’une série d’appartements ruineux, délabrés, du plus misérable et du plus triste aspect. 11 fallut même bientôt y renoncer : les vendeurs et acheteurs à la criée transportèrent leurs assises rue Notre- Dame des Victoires, au coin de la place de la Bourse, dans un local élevé par les soins de M. Ganneron , que, par corruption, on nomme encore hôtel Bullion.

Une ordonnance royale , antérieure à la Révolution, avait confié le soin des ventes à des hommes spéciaux, sous le titre de jurés-priseurs. Cette fonction fut considérée comme un privilège par le radicalisme des assemblées républicaines, et une loi la supprima, pour donner à tous les officiers publics, notaires, huissiers, juges de paix, etc., le droit de diriger ou de présider les encans. On ne tarda pas à reconnaître l'inconvénient d’une pareille disposition:

\ ui' <ie l’ancien hôtel des commissaires-priseurs de Paris.

il ne suffit pas, en effet, d’être honnête homme et magistrat pour diriger une vente, stimuler l’acheteur, activer les enchères, en un mot pour donner à la vente à la criée toute l’animation , l’énergie, l’émulation dont elle est susceptible. Un arrêté du Directoire modifia donc cette législation vicieuse, et institua des officiers spéciaux, avec faculté d’en accroître ou d’en restreindre le nombre , selon les besoins de chaque localité. Ces officiers prirent le nom de commissaires-priseurs. Ils sont au nombre de quatre-vingts pour le département de la Seine, et s’organisent en une sorte de corporation. Chacun reçoit un droit de dix pour cent sur le produit brut de la vente, en forme d’honoraires, dont la moitié est payée par le vendeur et l’autre par l’acheteur: ce droit se réduit à sept et demi pour cent, dans le cas oii les objets sont retirés de leurs mains avant d’avoir été offerts à l’enchère.

Ils sont d ailleurs les seuls arbitres de l’évaluation première de tout ce qui passe entre leurs mains, et jouissent de la faculté d abaisser successivement

cette évaluation, s’il ne se présente pas de plus offrant. Une caisse commune se forme de cotisations prélevées sur leurs recettes : à l’hôtel de la rue Notre- Dame-des-Victoires, le contenu de cette caisse se répartissait également entre les associés; il en est de même aujourd’hui au nouvel Hôtel des ventes dont nous parlerons plus loin. Une pareille disposition, entachée de l’esprit révolutionnaire au premier chef, a déplu aux principaux d’entre les commissaires-priseurs : ils ont refusé de se soumettre à ce niveau égalitaire, et de verser une somme plus forte à la caisse, en raison de leur plus d'habileté ou de l’importance de leurs relations et de leurs affaires, pour ne recevoir que la portion congrue, la même somme que les plus incapables et les moins connus. Cette minorité, plus imposante encore par son influence que par le nombre, a fondé deux temples ouverts aux dissidents du culte du veau d’or. Le premier essai de schisme fut tenté, vers les dernières années de la Restauration , rue de Cléry, dans un local occupé ensuite par les disciples d’un nouveau

Messie, le fameux abbé Châtel, fondateur de l’Église française. C’est là que furent vendues, entre autres marchandises curieuses, les costumes de fantaisie et les vins fins de la duchesse de Berry. Une seconde émigration eut lieu, avec plus de succès : elle se dirigea vers un hôtel de la rue des Jeûneurs, et vint y installer un entrepôt d’objets rares et précieux, de curiosités recherchées, qui rougissaient de coudoyer les vieux meubles et l’argenterie de métal vulgaire, dont est encombrée d’habitude la salle des ventes de 1 hôtel Bullion: il ne resta guère que des porcelaines d’origine douteuse, des tableaux équivoques et des bijoux faux dans l’antique asile déserté par les aristocrates, les riches, les puissants de la caste des commissaires-priseurs.

Jetons un coup d’œil, un jour ordinaire, sur la salle des ventes de la rue des Jeûneurs. Certes, ce n’est pas chose facile que de se reconnaître au milieu d’un mélange si disparate d’objets appartenant à tous les arts, toutes les industries, toutes les professions, tous les métiers d’un public nombreux, auquel

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