CHAPITRE LXVII. — L’HOTEL DES VENTES. — LE TIMBRE
chaque classe de la société a fourni son contingent.
Ici la blouse heurte l’habit noir, la redingote élégante coudoie le paletot modeste : plus d’un soulier ferré grince en écrasant quelque botte vernie, et plus d’un chapeau luisant de nouveauté se hérisse au contact d’une rude casquette. Même incohérence dans le chaos inanimé que dans le chaos vivant : vous pouvez voir des boîtiers pleins de bijoux qui supportent des pièces d’armure éparses ravies à quelque panoplie dépareillée, des pendules artistiques cachant des tableaux qui le sont moins, et des montagnes de bouquins surmontées de services incomplets en vieilles porcelaines. Vous ne voyez-là, d’ailleurs, qu’un coin, et un tout petit coin, de la salle de vente : le coin des objets d’arts et curiosités. Plus loin ce sont des cou¬
verts et des couteaux errants sur les rayons veufs d’une bibliothèque, des costumes tragiques étalés sur des bureaux en acajou, et des marbres de guéridons chargés d’ustensiles, d’alambics, de cornues, de serpentins en miniature, ancienne propriété d’un pharmacien ou d’un chimiste. La salle des Jeûneurs s’ouvre de préférence aux choses rares et recherchées, sur lesquelles marchands et commissaires-priseurs réalisent les plus beaux bénéfices. Ses quatre magasins sont remplis d’assez de curiosités pour faire la fortune de trois ou quatre musées de province.
Comme partout, la mode est encore un arbitre souverain pour tous ces articles (pardon si nous avons parfois le même langage que ces messieurs de la rue des Jeûneurs). C'est elle qui détermine la valeur vé¬
nale, à un moment donné, de tel ou tel objet, qu’un caprice élève au plus haut point de la roue, et qu’une autre fantaisie ne tarde pas à détrôner pour le précipiter dans l’abîme terrible des rebuts. Le terme technique pour désigner ces disgraciés, c’est rossignol , ainsi nommés à cause des frais d’éloquence et du flux de paroles harmonieuses qu’il faut employer pour venir à bout de s’en défaire; sans remonter bien loin, il sera aisé de dresser un bref recensement de
toutes les ruines entassées par cette déité capricieuse. Ainsi chacun se souvient encore de la fureur étrusque : tout vase en terre rouge, de forme suffisamment classique, décoré de génies à perruques, avec de vastes abdomens et des ailes de chauves-souris, montait immédiatement à des prix fous : c’était un
Satie de vente à l’hôtel des commissaires-priseurs, rue des Jeûneurs.
spécimen de l’art, perdus aujourd’hui, des ouvriers céramiques, c’est-à-dire des potiers qui dorment depuis trois mille ans dans les catacombes de Yolterre et de Tarquinies.
On s’arrachait les urnes lacrymatoires, les pots chargés de hiéroglyphes, les lampes funéraires, les statuettes d’argile et tout le bric-à-brac attribué aux Égyptiens de l’Italie : et Dieu sait quelles contrefaçons audacieuses, quelles antiquités vieilles de huit jours ont été écoulées de la sorte. Puis, la girouette a tourné : les Étrusques, retombés dans leur repos, se sont enveloppés de nouveau de leur linceul de poussière, et les Grecs, les Romains ont paru à l’horizon... des cabinets d’antiquaires et des salles de ventes à la criée. Armes, ustensiles, objets de bronze, statuettes de marbres, médailles, toute la friperie classique et archéologique succéda aux poteries
lftCent. LA UVHAISON, — 172e Uvr.
étrusques. Puis la mode alla chercher ses favoris plus loin, relativement au temps et à l’espace. Le culte de l’antique, c’était encore le culte du beau : voilà qu’une révolution inaugure le laid en littérature et dans les arts, et, chose étrange, l’hôtel des Jeûneurs en ressent le contre-coup. Le romantisme amène l’invasion des Chinois : potiches, vases à thé, porcelaines chargées de figures bouffies et grotesques viennent peupler les collections. Le Céleste Empire envoie des cargaisons de bonzes, de mandarins et d’autres animaux curieux, sans compter ses imaginations extravagantes, ses maisons inouïes, ses paysages fantastiques : la Vénus de Milo, l’Apollon du Belvédère, pâlissent devant les triomphes des magots. Nouvelle réaction : c’est la rage des panoplies, des casques, des masses d’armes et des cottes de mailles : la fureur des reliquaires en ivoire, des bijoux
Aux bureaux de l’IUuetration, rue de Richelieu, 60.
chargés de pierres fausses, des ciselures, des rondesbosses, des pièces d’orfèvrerie repoussée ou gravée du moyen âge. Et dire que toutes ces fantaisies successives ont passé par le canal des salles de ventes, qu’elles y ont fait leurs apparitions triomphantes, et qu’elles y demeurent honteuses, ridées, portant la marque ineffaçable de leur vieillesse, comme les douairières confinées sur les banquettes d un salon. Parfois la voix du crieur proclame ces débris du siècle d'il y a dix ans : statuettes et magots ouvrent leurs oreilles, espèrent ouïr quelque enchère honorable; mais, hélas ! la voix se perd sans écho, et les chefsd’œuvre arrivés en droite ligne, soit de Rome, soit de Pékin, soit plus souvent de l’atelier d’un faussaire, partent sur l’offre dérisoire d’un adjudicataire qui les eût payés hier à un prix cent fois plus élevé. 0 vicissitudes humaines !
PARIS. TYP. DE FÎRMIN DIDOT, 66, RUE JACOB. 20 C. par la porte.
Aujourd’hui antiquités, chinoiseries, tableaux, tout s’éclipse devant la splendeur du vieux Saxe et du vieux Sèvres. Le vieux Sèvres surtout, cet introu¬
vable phénix de la porcelaine, arrive à des évaluations réellement fabuleuses : l’or a moins de prix, et tel amateur forcené a couvert de billets de banque un
modeste déjeuner, une couple de tasses avec la théière et le sucrier, parce que ces objets sans apparence portaient la marque si recherchée : les deux L entre-
L expert : Allons, messieurs, cest pour rien... Les amateurs : Observations sur le goût de la propriétaire en matière de beaux-arts.
lacées. Nous conseillons au vieux Sèvres de profiter de cette vogue : elle est trop prodigieuse pour durer longtemps
Les tableaux dont il vient d’être question entrent pour un chiffre considérable dans le total des ventes effectuées; mais ils brillent, en général, plus par la
quantité et l’éclat des cadres, ou encore par les séduisantes désignations du livret, que par leur valeur réelle. Les acheteurs ordinaires, dont nous parlerons