LES JOURNAUX PARISIENS
L’ancien pouvoir du journalisme. — Le journaliste. — Le doyen des journaux. — La Gazette de France. — Définition du journal dans l 'Encyclopédie. — Le Journal des Débats. — MM. Bertin
frères^ Le Journal de l'Empire. Le Siècle. — La Presse. — Le journal à bon marché. — Les anciens journaux disparus. — Le Constitutionnel. — Sa jeunesse — Sa politique ancienne
et actuelle. — L 'Assemblée Nationale. — Ses cinquante mille exemplaires. — L’Union. — La Quotidienne, la France, l’ Écho français. — Michaud et son école d’écrivains politiques.
Le pays. — La Patrie. — L’Univers. L'Estafette et le Journal des Faits. — ;La Gazette des Tribunaux et le Droit. — Le Journal des Villes et des Campagnes. —
L' Illustration La Revue des Deux-Mondes.— Les autres revues. —L’argot du journalisme. —Le canard. — Un canard navrant. — Les avertissements. —Les suspensions.
Hier, le journalisme était le quatrième pouvoir de l’Etat; aujourd’hui, il est à peine un écho de l’opinion publique. Sousle gouvernement parlementaire, le journal, se mêlant à la discussion et prenant l’initiative de toutes les questions politiques, marchait en éclaireur à la conquête de tous les progrès. 11 faisait le siège des administrations, donnait et ôtait les portefeuilles, influait sur les débats des Chambres, et avançait ou retardait sur le cadran des événements l’heure des révolutions. Que les temps sont changés ! Et pourtant, disons-le tout de suite, le journalisme n’a pas dit son dernier mot, et, tout amoindri qu’il soit, il est encore une puissance. Pour quiconque a vu fonctionner de près cette intelligente machine , cette prodigieuse bête féroce, dont l’appétit s’augmente de toute la pâture qu’on lui jette, le journal est une œuvre colossale. Il lui faut des travailleurs rompus aux fatigues, des esprits prompts, clairvoyants et laborieux, des soldats toujours sur la brèche, des hommes qui donnent leur repos et leur sang à cette tâche sans tin, mythologiquement figurée par le tonneau des Danaides ; le journal, c’est le mouvement perpétuel cherché depuis six mille ans par les mathématiciens. Une fois que la locomotive est lancée sur le rail de la publicité, elle va, elle va sans repos, sans relâche, à toute vapeur, jetant la fumée de ses inspirations, de son enthousiasme et de ses colères; elle passe rapide comme les morts de la ballade allemande, et elle ne s’arrêtera, essoufflée dans sa course, que lorsqu’il n’y aura plus un seul lecteur au monde, c’est-à-dire au jour du jugement dernier.
Le plus ancien journal de Paris, le doyen, c’est la Gazette de France. Ce journal est la continuation de la première gazette qui ait paru en France, celle de Théophraste Renaudot, médecin du roi Louis XIII. Le premier numéro de cette gazette parut le 1er avril 1631. Le nom de Gazette avait été emprunté à une feuille de même nature, qui se publiait à Venise depuis le commencement du dix-septième siècle, et (pii vient de Gazetta, petite pièce ou monnaie de la valeur de deux liards, que l’on payait pour lire cette feuille; la dénomination de journal, qui a prévalu depuis, fut d’abord réservée aux recueils littéraires et scientifiques, « Un joürnal, dit l 'Encyclopédie, est un ouvrage périodique, qui contient les extraits des livres nouvellement imprimés , avec un détail de toutes les découvertes que l’on fait tous les jours dans les arts et dans les sciences. » Dans cette acception, le plus ancien journal serait le Journal des Savants, dont la publication commença en janvier 1663.
Aujourd’hui la Gazette de France est un journal légitimiste, quoiqu’elle ait été mise à Y index par la petite cour de Frosdhorff. C’est fine feuille monarchique peu orthodoxe. Elle ne compte pas plus de quatre mille abonnés.
Le Journal des Débats est un des plus importants de la presse parisienne. En 17811, Barrère et Louvet fondèrent le Journal des Débats et des Décrets ; en 1800, MM. Bertin frères acquirent la propriété de cette feuille, qui ne s’appela plus que le Journal des Débats.
Ce journal fut du petit nombre des feuilles qui survécurent après le 18 brumaire. Lorsque Bonaparte eut été couronné empereur, le journal prit le nom de Journal de l'Empire ; mais, à la chute de Napoléon, il fit revivre son premier titre, pour le quitter au retour de l’ile d’Elbe et pour le reprendre à la seconde rentrer des Bourbons. Nous nous hâtons d’ajouter que
Napoléon avait mis MM. Bertin à la porte de leur journal.
Les hommes les plus considérables de la monarchie légitime et de la monarchie de 1830 ont franchi le seuil de ce journal, qui a entendu pendant trente années tous les secrets de la politique. Chateaubriand, Lainé, de Bonald , Camille Jordan, Martignac, Casimir Périer, Royer-Collard , MM. Guizot, Cousin, Salvandy, Villemain, et bien d’autres.
Le Journal des Débats a 12,000 abonnés.
Le Siècle a été fondé en 1836. La monarchie de Juillet commençait seulement alors à avoir un caractère de stabilité.
On sortait des crises et des émeutes qui avaient été en quelque sorte le remous de la révolution de 1830. Le crédit public et le crédit privé, se prêtant un mutuel appui, donnèrent naissance à des entreprises nombreuses ; le succès du Siècle fut une des conséquences de cette situation, que l’incurie du pouvoir devait si fatalement compromettre.
Le Siècle a aujourd’hui 25,000 abonnés.
La Presse parut sur le Sinaï de la publicité, au milieu des éclairs et du tonnerre ; le vieux journalisme trembla sur sa base, un cri lugubre déchira l’espace ; l’actionnaire du journal à 80 fr. venait d’être frappé au cœur.
Jusqu’à cette époque la publicité du journal avait été très-restreinte ; si nous exceptons le Constitutionnel, qui atteignit, quelques jours après la révolution de Juillet, le chiffre fabuleux de 20,000 abonnés, un honnête journal pouvait vivre très-convenablement avec utie modeste clientèle de 4 à 5,000 souscripteurs. Le journal était un objet de luxe, il ne s’adressait encore qu’à deux classes de la société : à la noblesse légitimiste par la Gazette de France , la Quotidienne. ; à la bourgeoisie régnante pat les Débats, le Constitutionnel , le Courrier Français, le l'cmps et même le National. Tous les organes qui, se faisant les porte-voix de la démocratie pure, voulaient percer les deux couches sociales dont flous venons de parler, arrivaient immédiatement au tuf de l'abonnement. Ainsi brillèrent et s’éteignirent presque aussitôt ces météores du radicalisme, qui s’appelaient la Tribune , le Bon Sens, le Réformateur , le Journal du Peuple. Le peuple ne pouvait prélever 80 francs sur son salaire annuel pour se constituer un organe; il était hors le journalisme. Le Siècle et la Presse, en réduisant de moitié le prix de la souscription, faisaient dans le monde politique une révolution plus radicale que la révolution de Juillet. La Presse, qui défendait à cette époque la dynastie d’Orléans, creusait à son insu le tombeau de cette dynastie; elle précipitait les événements qui éclatèrent en février 1848, comme un coup de foudre dans un ciel serein.
La Presse compte 17,000 souscripteurs.
Le Constitutionnel fut fondé vers les premiers jours de la Restauration, à cette étrange époque que l’on appelle encore aujourd’hui une époque de compression, oii l’on se drapait théâtralement dans ses convictions comme dans un manteau de parade, oit l’on faisait de l’opposition à propos de tout, où l’on conspirait ii propos de rien, et oit la manière de placer une boucle à son chapeau, de nouer sa cravate et de boutonner sa redingote, indiquait une opinion et signalait un parti.
Ce journal honnête et patenté, cette respectable feuille de 1853, était alors dans toute la fougue de sa jeunesse, dans toute la verdeur de sa passion ; elle
avait l’allure vaillante, provocatrice et pourfendeuse elle frappait sur la noblesse en soutenant qu’elle étail bien morte, comme le Pulcinella de la comédie italienne, qui rosse le commissaire que vient de tuer h capitan. Elle ferraillait contre la congrégation, courail sus au jésuite, criait vive la Charte, et s’en allait bravement en cours d’assises.
1830 arriva. Ce fut là le point culminant de la fortune du Constitutionnel, qui comptait 23,000 abonnés à 80 francs par an. Une action de cette feuille étail une fortune. Mais les destins et les lecteurs sont changeants, et rien ne vieillit un journal comme une révolution. Le patriarche libéral n’était déjà plus ce jeune et fringant organe des passions bouillonnantes de 1820. Il avait pris du ventre et de l’aplomb. Il était décoré. Électeur, éligible, il savourait les glaces ci-; toyennes des Tuileries, et trouvait que tout était pour le mieux dans la meilleure des monarchies possibles. Cela alla assez bien pendant un an ou deux, lorsque le désabonnement, ce colossal désabonnement commença.
Plus tard, M. Véron releva ce journal par la publication du Juif errant, d’Eugène Sue. Le Constitutionnel compte en ce moment 23,000 souscripteurs. C est ce journal qui a inventé les horizons politiques, les serpents de mer et les veaux à deux têtes.
L 'Assemblée nationale est une tille de la révolution de Février. Elle naquit le 29 février, à six heures du matin.
Son succès tut très-grand dans les premiers jours. Toutes les feuilles de la résistance qui se trouvaient forcées d accepter plus ou moins la république avaient des antécédents qui ne leur permettaient pas de prendre une attitude décidée. \J Assemblée nationale, hardie dans ses allures, sans précédents fâcheux, et ne reculant pas devant la critique des actes du nouveau gouvernement, a ce moment oii tous les journalistes de la presse conservatrice avaient brisé leurs plumes, eut des tirages fabuleux de cinquante mille numéros. Il n’y avait plus d’opposition, Y Assemblée nationale en créait une dans la presse, et l’opposition a tou jours réussi en France.
Un mois après son apparition, il y eut une sorte d’émeute à la porte des bureaux de ce journal; des délégués des clubs voulaient briser les presses de la feuille ennemie de la République. Le rédacteur en chef parla a ces hommes, leur fit comprendre qu’il était dans son droit en exprimant son opinion, et changea en quelques minutes les sentiments de cette foule, qui s’écoula sans se porter à des voies de fait.
Le chiffre des abonnés de Y Assemblée nationale est de 10,000. Elle soutient la politique fusionniste.
L Union . Ce journal s’appelait Y Union monarchique avant 1848. La révolution l’a débarrassé de 1 épithète. Avant d être Y Union monarchique, cette feuille était la Quotidienne. La Quotidienne changea de titre le jour où elle absorba plusieurs journaux légitimistes qui lui faisaient concurrence; la France et 1 hcho français. La Quotidienne , qui datait des premiers jours de la révolution, avait été supprimée au 18 brumaire, et avait reparu, en 1814, par les soins de Michaud, l’historien des Croisades, l’auteur du 1 ogage en Orient et de la Biographie universelle. Michaud a formé une école d’écrivains politiques, dont quelques-uns journalisent encore à l’heure qu’il est. De ce nombre sont MM. Laurentie, Capefigue, Mali tourne, Poujoulat, et même M. le docteur Véron, qui écrivait à la Quotidienne vers 1826. Sous la Res-