CHAPITRE LXX. — CE MON T- DE- PIÉTÉ
bruyants et coûteux, une rivalité de gaspillage que l’on constate surtout dans la jeunesse légère des deux sexes, mais qui atteignent aussi les classes moyennes. La plupart font au delà de leurs moyens, et cet entrainement, auquel bien peu de personnes ont la sagesse de résister, se traduit finalement en anticipation sur l’avenir, c’est-à dire en emprunts hypothécaires pour ceux qui ont des propriétés foncières à engager, en dettes pour ceux qui ont quelque crédit, en emprunts sur nantissement pour ceux qui n’ont d’autre garantie il offrir que leurs effets mobiliers.
Au début d'une crise, le petit industriel, surpris par la diminution des ventes, la lenteur des rentrées, vient demander au mont-de-piété le moyen de faire honneur à ses engagements. L’ouvrier, dont le travail est moins régulier, moins fructueux, qui n’a pas su par l’économie se ménager des ressources , met en gage les effets achetés dans les temps prospères. C’est ainsi qu’en 1790, 1831, 1840, 1817, les opérations du mont-de-piété se sont maintenues à un chiffre supérieur à celui des années suivantes. Mais à mesure que lit crise se prolonge, le marchand calcule plus strictement ce que lui coûte l’argent; il s’abstient de toute spéculation qui exige une avance de fonds; l'incertitude des rentrées lui fait redouter les emprunts, qu’il ne pourrait peut-être pas rembourser ; on préfère restreindre ses affaires, ses bénéfices, et ne travailler qu’au comptant. L’artisan, le petit bourgeois condamnés à la prévoyance par la dureté des temps, ne se laissent que rarement entraîner à des dépenses inutiles. Les jeunes gens eux-mêmes partagent l’anxiété générale, et les habitantessi emprunteuses du quartier de Notre-Dame de Loretteet delà Roule-Rouge sont contraintes de mettre des limites à leurs prodigalités. Les besoins réels seuls motivent alors le recours au mont-de-piété : mais la prolongation de la détresse ne permet plus de retirer les effets engagés; les renouvellements augmentent , les ventes longtemps différées se multiplient, et la matière engageable fini par faire défaut dans les classes habituées à recourir à cette ressource. On n’emprunte plus alors, parce que l’on n’a plus rien à mettre en gage.
S’il est évident que, d’une part, le commerce et l’industrie, de l’autre, les habitudes de désordre, détournent à leur profit une partie des capitaux du mont-de-piété, destinés primitivement à venir en aide a la véritable pauvreté, il n’en est pas moins difficile de déterminer la part proportionnelle de ces diverses catégories d’emprunteurs. Afin, du moins, démettre nos lecteurs h même de se former une opinion approximative de l’importance des diverses natures de prêts, nous allons placer sous leurs yeux plusieurs tableaux extraits des comptes administratifs de cet établissement.
Deux relevés, dans lesquels les emprunteurs ont clé classés par profession, avec indication du nombre de prêts effectués par chacune d’elles, ont été dressés, l 'un pour 1840, l’autre pour 1849 : voici leur résumé. Sur 1 ,000 engagements, la répartition s’établit dans la proportion suivante :
Commerçants, fabricants, petits marchands. . 128 lie
Rentiers , propriétaires . 87 8(i
Professions libérales . ... 33 43
Employés . 40 50
Militaires . 5 3
Ouvriers journaliers . 707 690
Nous devons faire observer que le relevé relatif à 1846 ne porte que sur les opérations faites directement, c’est-à-dire au grand bureau, à la succursale et aux deux bureaux auxiliaires. Or, la plus grande partie des prêts commerciaux s’effectuant sans l'intermédiaire des commissionnaires, la part proportionnelle du commerce, en 1846, se trouve un peu exagérée : celle de 1849, bien que réduite par la prolongation du maximum des prêts, est plus rapprochée de la vérité, parce que cette réduction correspond à une
15 Cent. LA LIVRAISON- — 177f et 178' Livr.
diminution relativement aussi forte des engagements faits par les ouvriers et journaliers. Ce sont, dans cette dernière année, les professions libérales et les employés dont la part s’est accrue exceptionnellement sous l’empire des circonstances.
Des 829,744 prêts effectués en 1849, 96,094 appartiennent à l’industrie et au commerce. Sur le total, 15,709 sont de 51 à 100 fr.; 4,312de 101 à 200 fr.;
1 ,509 de 201 à 500 fr. ; 186 de 501 à 5,000 fr., et un seul de plus de 5,000. Le nombre des prêts de 3 h 5 fr. s’élève à 15,861 : ils ont dû être faits ii des colporteurs, petits boutiquiers, ouvriers à façon , prenant la qualification de fabricants. C’est ainsi que certains industriels, tels que les marchands de coco et de marrons, ceux des quatre saisons et de pain d’épice, ceux qui occasionnellement font un petit commerce de jouets, de gâteaux, de liqueurs, en profitant des solennités qui réunissent sur un point donné une grande affluence de spectateurs ou de promeneurs, se procurent la faible somme nécessaire à l'achat de leurs marchandises. Ils engagent le plus souvent pour un où deux jours. D’autres exercent deux commerces, l’un d’été, l’autre d’hiver, et mettent en gage alternativement les ustensiles qui ne servent pas pendant une des saisons. Les fontaines des marchands de coco passent presque toutes l’hiver au mont de pieté.
l’our comprendre toute l'utilité de cet établissement, il faut connaître l’intérêt exorbitant perçu par les prêteurs à la journée, auxquels recourent les revendeurs, qui payent quelquefois 1 fr. par jour par chaque pièce de 5 fr.
Les emprunts demandés par les rentiers, propriétaires et les personnes appartenant aux professions libérales, s’élèvent à 106,646 : ils n’ont aucune signification dans une année exceptionnelle, telle que 1849, oti la suppression des ressources habituelles a pu réduire les personnes les plus économes et les plus rangées à la dure nécessité de mettre leurs effets en gage; mais, dans les temps ordinaires, la majorité des emprunts faits par ces trois classes atteste du défaut de conduite.
Le nombre des prêts faits aux individus se disant employés est de 46,638 ; il y a là des besoins réels , attendu le nombre de commis de commerce qui ont été plus ou moins longtemps sans emploi. Aussi la proportion est-elle de 56 pour 160, au lieu de 46 en 1846. Mais encore ici, aux époques régulières, cette nature d’emprunts doit être généralement mise au compte de l’absence d’ordre : il en est de même de la presque totalité de ceux demandés par les militaires. Les prêts consentis aux ouvriers et journaliers s’élèvent à 577,809 dans les temps ordinaires, la part des deux causes, la misère et le désordre, n’est pas facile à déterminer : en 1849, ou doit admettre que la grande majorité des demandes a été dictée par le premier de ces deux mobiles.
Un autre relevé , celui des prêts classés par séries, très-curieux à certains égards, ne fournit pas de renseignements plus précis sur la question qui nous occupe; nous le donnons cependant pour trois des quatre années où il a été inséré dans les comptes.