LE MONT-DE- PIETE
hâtivement plus onéreux que les prêts de somme plus forte et d’une plus longue durée. Enfin, l’entremise si coûteuse des commissionnaires est, par la faute de l’institution, obligatoire, sinon en droit, du moins en fait, pour une partie des emprunteurs, surtout ceux qui, forcés de compter tous leurs instants, ne peuvent recourir au prêt direct trop éloigné d’eux, sans annuler par la perte d’un temps précieux le bénéfice que leur procurerait la différence des droits. Toutefois le mont-de piété, malgré ces inconvénients, et bien qu’on ne puisse nier qu’il vient trop souvent en aide au désordre et à la mauvaise foi, n'en rend pas moins d’incontestables services à toutes les classes de la population parisienne. Aux riches momentanément gênés, aux commerçants n’ayant pas de papier négociable, il procure des ressources que l’on ne voudrait pas aller demander ailleurs. Aux pauvres, il fournit un secours, un instrument de travail à un taux encore bien inférieur à celui qu’exigeraient les prêteurs à la petite semaine. Si ce n’est pas le prêt à bon marché, c’est le prêt organisé, honnête, substitué au prêt clandestin, usuraire : enfin, on ne doit pas perdre de vue que les prêts au dessous de 10 fr., onéreux pour le public, le sont également à l’administration, qu’ils ne couvrent pas de la part de frais afférente à chacun d’eux. Or, ces opérations, qui entraînent pour le prêteur des pertes que doivent compenser les bénéfices faits sur les avances plus élevées, composent les 3/4 ou les 4/5 des engagements totaux.
La réduction de l’intérêt pour la totalité, ou du moins pour une partie des prêts, ne peut résulter que de la propriété d’un capital dont le mont-de-piété n’ait pas à payer le loyer. Or, l’établissement de Paris ne peut se procurer cette dotation que par la capitalisation des bénéfices posée en principe par la loi de 1851. D’un autre côté, la création de nouveaux bureaux auxiliaires est peu probable tant que le revenu des hospices sera considéré, à tort ou à raison, comme compromis par cette mesure. Aussi les deux intérêts, celui des hospices et celui des commissionnaires, se sont jusqu’ici regardés comme complètement liés, et se sont protégés mutuellement.
Sous la monarchie de Juillet, cette préoccupation fiscale et l’esprit de corporation qui voyait dans les commissionnaires des propriétaires d’offices, ont toujours ajourné l’ouverture des bureaux auxiliaires. Sous la République, dont le premier devoir, comme la première politique, devait être le soulagement des classes nécessiteuses, ces deux intérêts coalisés, appuyés par un membre influent du gouvernement provisoire, appartenant à une famille de commissionnaire, ont neutralisé les intentions réformatrices de l’administration et du directeur, M. Blaize, nommé après la révolution de Février. Plus tard, les mêmes influences sont parvenues à faire amoindrir jusqu’à l'insignifiance le projet primitif, devenu la loi du 24 juin. Un principe fécond avait toutefois survécu, celui de la capitalisation des bénéfices; on a élevé des doutes sur son application au mont-de-piété de Paris; on a trouvé le moyen de les faire partager à l’autorité : le conseil d’État s’est prononcé dans le sens que nous défendons; deux années se sont écoulées, et l’on attend encore le règlement à intervenir pour opérer la séparation des deux intérêts jusqu’ici confondus, celui des hospices et celui du mont-de-piété, et rendre à cette dernière administration la liberté d’allures qui lui permettra, sauf nouvelles intrigues, d'améliorer la condition des emprunteurs.
Le gouvernement actuel a pris des engagements qui lui interdisent plus qu’à tout autre de reculer dans cette voie ; il a proclamé bien haut son intention d’abaisser le taux de l’intérêt. La réduction un peu prématurée de la rente, celle du taux de l’escompte de la banque de France, attestent l’énergie de sa volonté. Mais il eût été de toute justice de commencer cette réforme en l’opérant au profit des pauvres, tandis qu’on ne s’est guère occupé que de l’État et des riches. Car, pour les pauvres, les institutions de crédit sont comme non existantes; leur banque, c’est le mont-de-piété.
Le gouvernement n’est entravé dans sa marche ni par les influences électorales, ni par les influences parlementaires. Pour faire le bien, il n’a qu’à le vouloir et le savoir; il serait moins excusable qu’un autre de ne pas réaliser les améliorations projetées depuis si longtemps. Nous ne croyons pas le pouvoir absolu, qui se déguise sous le mot de principe d’autorité, plus apte que le gouvernement de discussion à faire progresser une société moralement et matériellement; mais nous admettons qu’il peut faire accidentellement quelque bien. Nous espérons donc qu’il se dégagera des influences qui, depuis deux ans tout à 1 heure, ont suspendu l’effet de la loi de 1851, et qu'il n’empêchera pas plus longtemps le mont-de-piété de se constituer une dotation par la capitalisation de ses bénéfices, et d’ouvrir de nouveaux bureaux auxiliaires avec réduction progressive des commissionnaires. L’adoucissement des charges qui pèsent sur les petits emprunteurs sera la conséquence plus ou moins immédiate de ces deux innovations, et le mont-de-piété de Paris sera alors ce qu’il doit être, une institution à la fois de crédit et de charité (1).
Imprimerie impériale. — Les bibliophiles recherchent avec soin, certaines petites éditions élégantes et correctes d’auteurs classiques dont le frontispice est revêtu de l’inscription : Ex lypographiâ regiâ. Plusieurs ouvrages français plus ou moins considérables portent la même désignation en langue vulgaire : enfin, il est sorti des presses de l’Imprimerie royale ou impériale une assez grande quantité de volumes en caractères étrangers, orientaux, hébraïques, etc.
Ces diverses publications remontent à une époque déjà éloignée. Aujourd’hui, les presses officielles ne produisent plus que des actes officiels, des instructions, des circulaires et des feuilles préparées pour les besoins des diverses administrations. Tout au plus s’il en sort quelquefois des livres imprimés par les soins du gouvernement, et destinés à enrichir les bibliothèques ou à offrir des présents aux souverains et aux particuliers. Telle est, par exemple, la collection des documents inédits relatifs à l’histoire de France, qui paraît à intervalles réguliers et vient étaler sur les rayons des bibliothèques de province sa virginité inviolable et immaculée. Telles sont encore les élucubrations sanscrites, bouddhiques, mantchoues, etc., de MM. les Chinois, Tartares, Indiens et Thibétains du Collège de France. Les caractères étrangers que l’Imprimerie possède sont loués aux particuliers pour la composition des livres arabes, hébreux, chinois, etc.
La fondation de cet établissement remonte au ministère du duc de Luynes. Par ordonnance du 2 février 1620, Louis XIII accorde aux sieurs Morel et Métayer, imprimeurs ordinaires du roi, le privilège d’imprimer seuls les édits, décrets, déclarations, etc. Richelieu s’empara de cette création , et organisa l’Imprimerie royale ; il tit nommer un intendant, un correcteur et un imprimeur, et installa les ateliers au Louvre. L’Imprimerie royale n’avait, à cette époque, qu’un petit nombre de pièces officielles à mettre sous presse; elle était fondée dans l’intérêt des lettres, et non pour un but d’utilité. Aussi elle publia une foule de livres remarquables par la beauté de l’impression et la pureté du texte, à partir de 1 Imitation de Jésus- Christ, qui inaugura ses travaux : ses produits rivalisaient avec ceux des Elzévirs de Hollande, de même que les chefs-d’œuvre sortis des presses des Estienne soutenaient la comparaison avec les éditions Aldines. La famille Anisson-Duperron, en possession du privilège de l’Imprimerie royale depuis 1691, consacra pendant près d’un siècle tous ses efforts a centraliser dans cet établissement les divers services publics, sans toutefois négliger les travaux qui avaient valu a 1 Imprimerie nationale sa supériorité incontestable. G est ainsi que l’on y annexa successivement l’imprimerie chargée des différents ouvrages relatifs à la guerre et
(1) Nous devons cet excellent article sur le mont-de-piété, ainsi que celui de la statistique industrielle, à la bienveillante collaboration de M. Joubert, ancien directeur de l’octroi de Paris; nous sommes heureux et fiers de signaler ici ce service dont nous remercions bien sincèrement l’auteur.
à la marine, qui existait depuis 1683 dans l’hôtel de la guerre, à Versailles. Un autre arrêt y réunit l’imprimerie dite du cabinet.
La Convention nationale transféra les ateliers de l’Imprimerie de la République à l’hôtel de Toulouse, aujourd’hui la Banque de France, devenu propriété nationale, et y centralisa tous les services publics. L’organisation de l’Imprimerie nationale était définitive. Un décret de 1809 confirma le privilège, et la chargea exclusivement des impressions des ministères, de la maison impériale, du conseil d’État et du Bulletin des lois. En 1814, la Restauration, cédant à son antipathie pour toutes les créations de la République et do l’Empire, voulut rétablir l’Imprimerie royale sur l’ancien pied , et un directeur en prit l’administration à son compte. On lui confia, à titre d’usufruitier, les poinçons et tout le matériel. Mais cet ordre de choses ne dura que jusqu'en 1823, époque à laquelle l'Imprimerie fut réorganisée sur les bases qu’elle conserve encore. Son administration est confiée à un directeur nommé par le chef de l’État, entre les mains duquel il prête serment. Cinq employés, proposés par le garde des sceaux, sont sous ses ordres : ce sont les chefs de la typographie, du liulletin des lois et des travaux accessoires, du service intérieur, de la comptabilité et du contrôle.
L’Imprimerie royale occupe 120 presses ordinaires et 10 presses à vapeur : elle emploie à son exploitation environ 460,000 kilogrammes de caractères et conserve 5 à 6,000 formes toutes prêtes pour les besoins instantanés des administrations. Pour la typographie française, elle possède 57 corps de caractères romains : la typographie étrangère se compose d’une centaine de corps, formant quarante alphabets, qui s’élèvent à environ 10,000 poinçons et 14,000 matrices. Dans ce total ne sont pas compris deux corps de géorgien, deux nouveaux corps hébreux, neuf corps allemands, nouvelle gravure, et un caractère guzarati. Pour la langue chinoise, il existe deux corps, gravés anciennement’ et formant 126,590 groupes en bois : de plus un nouveau corps, qui permet, avec 6,000 groupes, de composer les 60,000 caractères nécessaires pour l’écriture chinoise.
Le décret impérial qui réorganisait l’Imprimerie royale ordonnait en même temps sa translation dans une des dépendances de l’hôtel Soubise, appelé alors Palais-Cardinal, à cause du cardinal de Rohan, qui l’avait fait construire. Cet édifice, situé rue Vieilledu-Temple, n’offre rien de remarquable.
Depuis que l’Imprimerie impériale a cessé de s’occuper de publications littéraires pour se consacrer tout entière aux besoins du service public, ses impressions ont perdu la supériorité qui les rendait autrefois si célèbres. Le peu d’ouvrages qui en sortent aujourd’hui se distinguent, il est vrai, par de rares et solides qualités, telles que la beauté du caractère, la force et la bonté du papier, le soin apporté à la correction du texte, etc. Mais comme ces livres ne s’adressent qu’à un très-petit nombre de lecteurs, leurs qualités sont à peu près perdues; le gouvernement ne confie pas à son imprimerie les éditions de luxe : il préfère, avec raison, subventionner par de larges souscriptions les entreprises des particuliers. Aussi la gloire de la typographie française est-elle principalement soutenue maintenant par les imprimeurs libres. Un grand nombre de ces derniers s’occupent surtout d’alimenter la consommation énorme qui se fait chaque jour d’imprimés à bon marché. Mais il reste encore quelques amis de 1 art typographique, qui ne veulent pas sacrifier aveuglément à cette fabrication au jour le jour, et qui soignent leurs éditions avec un zèle digne des temps classiques. Les Didot, les Plon, les Crapelet, les Curmer et d’autres, dont tout le monde connaît les noms et les ouvrages, offrent au lecteur des livres dignes de figurer dans les bibliothèques les mieux choisies, à côté des curiosités les plus belles qu’aient produites, dans l’ancien temps, les Aides, les Elzévirs, Basterville et une foule d’autres, sans compter les Grypho et les Estienne.
l’ABI.KAU l)K PARIS.
:iox
f it» (titre