LES PLACES PUBLIQUES
La place Beauveau. — L’Élysée. — Historique de l’Élysée. — La place Bréda. — La place Sainte-Catherine. — Mort du prévôt Étienne Marcel. — La place d’Europe. — Le jardin de la place d’Europe. — La place Saint-Germain-l’Auxerrois — Le For- l’Évêque. — La place Lafayette. — La place de l'École. — Maison Moreaux. — Les chinois de la mère Moreaux. — La place Maubert. — Son antiquité. — Le quartier Maubert. — La placede l’École de Médecine. — Le club des Cordeliers. — La tourelle oii l ut poignardé Marat. — La place du Petit-Pont. — Le petit CbAtelet.
— Payer en monnaie de singe. — Un passage de Mercier sur le petit châtelet. — I.a place Vendôme — Colonne de la place Vendôme. — La place des Victoires.
— Le duc de la Feuillade. — La statue équestre de Louis XIV. — La place Vintirnille. — I.e square Sainte-Hélène. — Les cités. — La cité Trévise.
Paris compte un assez grand nombre de places publiques. Il a été déjà question de quelques-unes des plus remarquables, telle que la place de la Concorde et la place du Carrousel : passons rapidement en revue celles qui rappellent quelque souvenir ou qui ont une physionomie particulière. L'ordre alphabétique est presque de rigueur pour cette énumération.
La place Beauveau, située rue du Faubourg-Saint- Honoré, sert de dégagement au palais de l’Élysée. Ce palais, auquel se rattache toute une histoire, fut bâti parle comte d’Ëvreux, en 1718, sur les dessins de l'architecte Molet. M"10 de Pompadour, en étant deve¬
nue propriétaire, l’augmenta, l’embellit et l’occupa jusqu’à sa mort. Louis XV l’acheta ensuite, pour en faire la résidence des ambassadeurs extraordinaires; mais il fut employé provisoirement comme entrepôt des meubles et des joyaux de la couronne, en attendant l’achèvement du Garde-Meuble actuel. L’Ëlysée, devenu ensuite la propriété de M. de Beaujon, reçut, entre les mains de ce célèbre financier, des embellissements prodigieux et devint une demeure princière. Plusieurs millions, prélevés sur la ferme des impôts, furent engloutis chez ce roi delà banque : et toutes les splendeurs des traitants se trouvèrent surpassées.
Racheté par la couronne en 1780, l’hôtel Beaujon fut destiné à servir d’habitation aux princes et aux princesses en voyage à Paris, ainsi qu’aux ambassadeurs extraordinaires. Vendu en l'an VI, l’Elysée servit de résidence au premier consul et à plusieurs membres de sa famille; puis il fut tour à tour habité par l’empereur Alexandre, lors de l’invasion, et par le duc de Berri. Sous la monarchie de Juillet, il resta fermé. Après la révolution de Février, l’Ëlvsée a été affecté au président de la République, qui en est sorti empereur pour se transporter aux Tuileries.
La place Bréda, que les exigences de la nomencla¬
ture alphabétique appellent après cette aristocratique devancière, n’offre d’intérêt que comme centre d'un quartier du nouveau Paris, dont nous avons déjà essayé de retracer une esquisse au chapitre LoreU.es ; elle a pris le nom de l’entrepreneur qui la fit construire, de 1830 a 1840, M. Bréda, lequel se doutait tort peu de l’immortalité qu’il allait conquérir.
A l’autre extrémité du Paris rive droite, au fond du Marais, se trouve la place Sainte-Catherine, ouverte sur l’emplacement du couvent Sainte-Catherine du \ al des Ëcoliers. Ce couvent fut enrichi par les archers du roi Philippe-Auguste, qui y fondèrent une église en 1 honneur de la victoire de Bouvines, afin d’accomplir un vœu qu ils avaient fait au moment
où le prince faillit être pris ou tué. Sur le portail se voyaient deux bas-reliefs, représentant , l’un Saint- Louis, l’autre un chanoine, vêtu de sa chape, et chacun entre deux archers armés de pied en cap; la construction fut terminée en 1-220. C’est non loin de la (pie le prévôt Étienne Marcel , voulant livrer Paris au roi de Navarre, en 4358, fut tué d’un coup de masse d'armes par Jean de Charny. L’église et le couvent ayant été démolis, on établit sur l'emplacement un marché et une place publique, qui furent terminées avant la Révolution.
La place d Lurope est la place Bréda de l’avenir. Le construction plus récente encore, elle n’est pas huit a lait entoure'e sur ses huit côtés de maisons; et
celles qui s’élèvent déjà sont, la plupart, trop fraîches encore pour donner asile même à ces courageuses locataires qu’on a appelées des essayeuses de plâtres. Pourtant, à mesure que la population de la Boule- Bouge et de Notre-Dame de Lorette devient plus honnête et plus bourgeoise, et que le quatrième arrondissement se transforme en arrondissement sérieux, le treizième se dirige vers l’ouest, et se rapproche sensiblement des rues de Londres, de Berlin, d’Amsterdam, etc., qui donnent ce nom ambitieux à la place <pii nous occupe. A 1 imitation des quartiers élégants de Londres, tout peuplés de squares, la place d Europe possède un jardin circulaire, entouré de grilles, qui jette un peu de gaieté et de pittoresque au milieu de
CHAH T K K LKXl. — LES PLACES PUBLIQUES.
la froide régularité ries habitations avoisinantes.
La place Saint-Germain-l’Auxerrois, située en face du portail de l’église du même nom , fut ouverte en 1781 sur l’emplacement occupé par onze maisons et un certain nombre d’échoppes et boutiques appartenant au chapitre de Notre-Dame de Paris. Une de ces maisons avait vu mourir la belle Gabriollod'Estrées,maîtressede Henri IV, empoisonnée au moment oii ce prince allait peut-être contracter avec elle un mariage impolitique. Non loin se trouvait la fameuse prison du For-l’Évêque, bâtie d’abord pour la justice ecclésiastique, dont les arrêts étaient exécutés sur la place du Trahoir, oii se trouve aujourd’hui la rue de l’Arbre-Sec. Le For-l’Évèque servait ensuite de prison aux lils de famille débauchés, aux détenus pour dettes et aux comédiens réfractaires ou indociles.
Comme la précédente, la place Lafayette sert de dégagement à une église , à Saint-Vincent de Paul : elle n’a d’autre recommandation que le nom qu’elle porte.
1 n grande célébrité parisienne suffit pour que le curieux s’arrête à la place de l’École, presque au débouché du Pont-Neuf. Là si' trouve une splendidejbou-
tique, tout récemment brodée d’or sur toutes les coutures, ni plus ni moins qu’un costume officiel, avec une enseigne resplendissante au loin : maison Moreaux, fondée en 1798-. C’est en quelque sorte le nœud, le point de contact le plus intime des deux cités de la rive droite et de la rive gauche : au moment d’entrer sur le territoire de l’une ou de l’autre, tout naturel de la capitale vient demander un léger surcroît de force à cet établissement, qui accorde une impartiale hospitalité aux Parisiens de n’importe quelle latitude. L'indigène du Latium, en cours de voyage vers le boulevard, fait halte devant le comptoir reluisant, et savoure la modeste prune à l’eau-de-vie. Le gentilhomme du haut commerce, qui part pour quelque exploration trans-séquanienne, s’élève jusqu'à la consommation d'une particule d’ananas ou d’un marron confit dans le généreux liquide. Plus d’une sirène de la rue Saint -Jacques, en compagnie de l’Ulysse qu’elle a conquis, se risque derrière ces perfides vitrages, et consent à absorber en public le petit-verre de doux , ou le chinois pénétré de sucre et d'alcool, grâce à d’habiles préparations : et il n’est pas rare, surtout dans la soirée, d’entrevoir à travers les vitres brouillées
par le froid, tout au fond de la salle, diaprée de marbres aux riches couleurs, la forme mystérieuse et voilée d’une dame de bon aloi, qui, chaperonnée par un cavalier complaisant, se hasarde à goûter le fruit défendu, que les héritiers de la mère Moreaux savent rendre si agréable au goût.
Grâce à une situation unique et à son ancienneté, la maison Moreaux compte une riche clientèle. Tandis que la concurrence a répandu sur tous les points de Paris, et même dans les quartiers les plus aristocratiques, les comptoirs d’étain et les pruneaux à l’eau-devie, sans que cette spéculation sur grande échelle ait l’air de réussir, sans que l’exhibition de marchandes parées et plâtrées comme des comédiennes attire beaucoup d’admirateurs qui consomment, la maison de la place de l’École voit se succéder sans relâche la file des amateurs.
La place Maubert, située dans les environs du marché' aux Veaux, n’a de remarquable que son antiquité. On raconte qu’Albert le Grand, un des savants encyclopédiques du moyen âge, enseignait publiquement sur cette place, à laquelle il aurait laissé son nom , Haubert étant une abréviation de maître A Ibert. Le
M il- on Moreaux .
quartier dont elle est le < entre est un do ceux qui méritent le plus de fixer l’attention de 1 homme jaloux de faire des découvertes dans Paris. Touchant d une part au pays latin par la rue des Noyers, et de 1 autre aux régions inconnues du quartier Saint-Marcel, par la rue de Bièvre, elle tient du caractère de ces deux contrées si dissemblables. Quelques étudiants peu fortunés, quelques bohèmes d ordre intérieur, quelques rersionnaircs, gagnent frauduleusement leur \ie triste et sans avenir à passer bacheliers, s’y coudoient, dans d’affreux escaliers, sur de sombres carres, avec des ouvriers d'une probité équivoque, des chiffonniers et des gens sans aveu. Il y a même , pour compléter le mélange, une assez grande quantité de ces petits rentiers. de ces bourgeois à demi-fossiles qui peuplaient, du temps de Mercier, les alentours de la place Maubert. Enfin, pour que rien ne manque à son originalité, elle vit s’élever, le 1-2 mai 1588, la première barricade des ligueurs, et, en juin 1848, elle a pris sa part de lutte dans les événements qui ont ensanglanté Paris.
La place de l’École de médecine, située au-devant de l’institution de ce nom, a été formée au commencement de notre siècle, lors de la démolition du cou¬
vent des Cordeliers. Les Cordeliers s’y étaient établis I dès 1217 : enrichis par Louis IX , puis par Henri III, il-, ne cessèrent de prospérer jusqu’en 1794, époque à laquelle ils furent remplacés par le disliict, dit des Cordeliers, qui balança longtemps le club des Jacobins. Non loin se trouve la tourelle où Marat fut poignardé par Charlotte Corday.
Le petit Châtelet s’élevait à l’endroit où se trouve aujourd'hui la place du Petit-Pont. Cet édifice fut dans l’origine, ainsi que le grand Châtelet, une forteresse défendant la tête du pont qui donnait accès dans la Cité : plus tard . ou y percevait un péage de tous ceux qui se présentaient pour traverser la Seine. Chacun connaît la singulière exception laite en laveur des histrions qui amenaient des singes et qui pouvaient s’acquitter en faisant faire quelque grimace et quoique tour de force à l’animal : d où vient le proverbe « payer en monnaie de singe. » Le petit < Jiatelet, détruit par une inondation, fut rebâti en 1.169, et destiné à servir de prison quelques années plus tard; durant les querelles entre les Armagnacs et les Bourguignons, ceux-ci, maîtres de Paris, forcèrent le petit Châtelet et massacrèrent leurs ennemis qui y étaient détenus. Cette prison fut détruite en 1782. Voici un
passage de Mercier qui s’y rapporte : « J’ai passé sur les débris du petit Châtelet; mais quel aspect! les voûtes entr ouvertes des cachots souterrains, qui recevaient l’air pour la première fois depuis tant d’années, semblaient révéler aux yeux des passants effrayés les \ ictimes ensevelies dans leurs ténèbres : un frémissement involontaire vous saisissait en plongeant la vue dans ces antres profonds , et l’on se disait : « est-ce donc dans un pareil gouffre, au fond de la terre, dans un trou à mettre les morts, qu’on a logé des hommes vivants! » — « Ces cachots vont servir désormais aux maisons qu’on va bâtir sur leurs fondements. Mais les murs y doivent être encore imprégnés des soupirs du désespoir. Qui osera placer la son tonneau de vin ? qui pourra le boire sans se rappeler les malheureux qui ont gémi entre ces murailles, dans les tourments du corps et les angoisses de Pâme, plus terribles encore?» — D’ailleurs nous ne retrouvons ici rien qui mérite mention, si ce n'est ces souvenirs évoqués à propos d’une prison du moyen âge, sur l’emplacement de laquelle s’élèvent aujourd’hui des maisons, une partie de l’Hôtel-Dieu , et qui a servi a former une place publique.
Nous terminons cette revue par deux des pins
belles places de Paris et du monde entier : la place Vendôme et la place des Victoires. Toutes les deux sont des créations de Louis XIV.
Par deux édits, en date de 1680 et de 1099, le grand roi abandonnait au prévôt et aux échevins de Paris l’hôtel Vendôme et le couvent des Capucines, afin d’ouvrir, sur le terrain qu’ils occupaient, une place de forme et d’architecture régulières. Le fameux Mansart fut chargé de la direction des travaux, et, en peu de temps, on put inaugurer la statue de Louis XIV au milieu de la place. Cette statue, fondue d’un seul jet par Balthazar Relier, était d une dimension colossale : elle représentait le monarque à cheval, vêtu à 1 antique et la tête couverte d’une immense perruque. Quant à la place elle-même, elle formait et forme encore un octogone ayant quatre grandes faces et quatre petites. Son architecture est parfaitement régulière, et présente une décoration d ordre corinthien. Entre chaque face s’avance un corps de logis surmonté d’un fronton dans le tympan duquel sont sculptées les armes de France, au milieu d ornements divers.
La Révolution renversa la statue de Louis XIV, et imposa le nom de Place des Piques a la place Vendôme. Napoléon lui donna une nouvelle gloire, en la choisissant pour élever la colonne qui devait immortaliser la campagne d’Austerlitz. Cette colonne, construite sous la direction de Al. Denon, et haute de 44 mètres, est formée du bronze de 1,200 canons pris à l’ennemi : le poids total de ce bronze est de 250,000 kilogrammes. Il est disposé par plaques représentant tous les épisodes de la campagne, séparés par un cordon qui porte gravé le nom de l’action qui sert de sujet au bas-relief. Les quatre faces du piédestal représentent des armes et des trophées militaires; au-dessus s’élèvent quatre aigles gigantesques. Dans l’intérieur du monument, bâti en pierre de taille, on a pratiqué un escalier à vis, dont l’entrée est du côté des Tuileries. La statue colossale de Napoléon, en costume impérial, qui surmontait la colonne, était l’œuvre de Chaudet : abattue lors de l’invasion, elle a fourni les matériaux de la statue d’Henri IV, qui orne le milieu du Pont-Neuf. En 1833, on a rétabli l’image de l’Empereur avec son costume historique, la redingote et le petit chapeau. Cette nouvelle statue a été exécutée par M. Seurre. Le soubassement est un granit de Corse; on l’a placé en 1835.
Enfin, la place des Victoires,
également consacrée à Louis XIV, doit sa naissance à un gentilhomme adorateur fanatique du soleil de Versailles, au duc de la Feuillade. Ce seigneur, qui entretenait un luminaire toujours allumé devant l’image de son maître, avait fait exécuter sa statue dans des proportions colossales; il fut autorisé à mettre cette statue sur une place publique, que durent faire ouvrir les échevins. L’inauguration de la statue eut lieu en 1080. Le roi, couronné par la Victoire, était revêtu des ornements de son sacre. Il foulait aux pieds un cerbère, symbole de la triple alliance; une Victoire ailée, debout derrière lui, le couronnait de lauriers. Le piédestal était orné de quatre figures d’esclaves, en bronze, qui se trouvent à présent aux Invalides. Un pareil nombre de fanaux, élevés chacun sur trois colonnes doriques de marbre, avec des guirlandes, des médaillons et des bas-reliefs, éclairait le monument. 1
En 1792, la statue de Louis XIV fut abattue et remplacée par une pyramide provisoire, en bois, sur laquelle furent inscrits les noms des citoyens morts pour la liberté, le 10 août. Cette pyramide ne dura pas, et fut abattue à son tour par Bonaparte, qui en abandonna les morceaux à un corps de garde. Les consuls firent mettre, à la place, l’image de Desaix, exécutée en marbre parDejoux; mais les réclamations des voisins contre l’excessive simplicité de costume du héros obligèrent l’autorité à le couvrir d’une charpente. Enfin, en 1810, Desaix fut envoyé au Alusée, et une statue équestre de Louis XIV reprit possession de la place des Victoires, et jusqu’à présent aucun nouvel orage ne l’a renversée. Elle est coulée en bronze par M. Bosio,^qui a cru devoir . respecter la tradition, et affubler le grand roi de la perruque française et de la tunique romaine. Le piédestal, en marbre blanc, est de M. Alavoine, architecte.
N’oublions pas la place Vintimille, place toute nouvelle et remarquable par un monument élevé, grâce à la munificence des propriétaires voisins, sans la participation financière de l’État. Chose encore plus étrange ! les souscripteurs ont laissé une large place à l’art pur. On a pratiqué un petit jardin circulaire, baptisé du nom de square Sainte- Hélène, au milieu duquel s’élève une statue en marbre, de deux mètres vingt centimètres de hauteur, représentant Napoléon et exécutée par M. Mathieu Meusnier. Un hémicycle d’arbres verts lui forme un encadrement favorable; et près d’elle, penchant ses grêles rameaux funéraires, est un jeune saule pleureur,
Colonne de la place Vendôme.
bon accueil tait à la statuaire par les propriétaires de la place Vintimille est d’autant plus remarquable.
rejeton mporté du saule pleureur qui ombrageait le tombeau de Napoléon à l’ile de Sainte-Hélène, Ce
que la statue dont ils ont orné leur place est tout à tait en dehors des données habituelles du sujet et