CHAPITRE LU. — LES CIMETIÈRES ET LES CATACOMBES
rie la politique, des arts ou de la littérature. Nous citerons, parmi ces derniers, qui nous intéressent davantage, Legouvé , Saint-Lambert, Dazincourt, l’actrice Adrienne Chameroy, et, plus récemment, Henri Beyle, qui a laissé, sous le pseudonyme de Stendhal, plusieurs romans jouissant d’une réputation méritée. D’ailleurs ce n’est pas à Montmartre , non plus qu’à Montparnasse , qu’il faut chercher les grands souvenirs; c’est au Père-Lachaise que nous les trouvons.
François de Lachaise, jésuite et confesseur du roi Louis XIV, obtint de la munificence de son pénitent la propriété de Montlouis, dans laquelle il fit bâtir une maison de campagne, démolie en 1820.
L’enclos de Montlouis, après diverses vicissitudes, fut ouvert aux morts le 21 mai 1804. Il conserva j officiellement son premier nom; mais le peuple s’est habitué à lui donner celui de son propriétaire, et même aujourd’hui la qualification de cimetière de l'Est n’est employée que par le bureau des décès à l’Hôtel de ville, ou encore par les marbriers sur leurs cartesprospectus.
Le cimetière du Père-Lachaise s’étend au nord-est de Paris, dans la commune de Charonne, à quelque distance de la barrière des Amandiers.
Quand on a franchi ses portes funèbres, où sont inscrites des paroles d’espérance, la disposition de tristesse, de dévotion et de recueillement sévère que l'on apportait cède à une impression première plutôt agréable qu’attristante. Si l’on n’entre pas avec le deuil de regrets personnels dans le cœur, au premier aspect, cette rue bordée de petits monuments élégants, de blanches chapelles de marbre qu’entourent des arbustes et des fleurs, plaît par son alignement, sa bonne ordonnance, et les soins d’entretien qui s’y manifestent de toutes parts. Rien ne rappelle les idées de délaissement et de solitude. Les morts font foule : ce n’est pas une rue seulement qu’ils occupent, c’est un nombre considérable de rues à côté les unes des autres, c’est tout un quartier, toute une ville. De belles avenues aux frais ombrages vous conduisent par des pentes douces jusque sur les hauteurs, aux beaux quartiers de la ville, ceux habités par les morts de qualité. Car les distinctions, les prérogatives sociales
des tombeaux du Père-Lachaise , consistant en une sorte de pyramide qu’on aperçoit à une grande distance, et que couronne une coupole à jour dont la résille d’or brille au soleil comme une flamme allumée au haut d’un phare. On reconnaît de suite ces pauvres tombes à leur peu d’élévation au-dessus du sol, à leurs dimensions égales, et à la couleur noire de la clôture en bois qui les entoure et des croix couvertes de larmes et d’inscriptions peintes en blanc qui redisent
Le baron Gobert, mourant en Égypte, remet son testament à un ami qui part pour la France.
se continuent encore sur cette terre, qui devrait être celle de l’égalité. La société est nécessairement trèsmêlée, comme elle l’est tout naturellement de nos jours parmi nous. Mais en général on n’est inhumé qu’avec ses pairs, pour la fortune du moins. Si un coin de ce champ de mort représente les beaux quartiers, un autre représente les faubourgs, les quartiers pauvres et populeux. Ceux-ci s’étendent au pied d’un coteau dominé par le plus orgueilleux et le plus élevé
Mort du général Gobert en Espagne, groupe principal du tombeau, par M. David.
le nom du défunt et les pleurs que sa mort a causées.
Les divers monuments sépulcraux dans les quartiers bourgeois de cette ville des morts se présentent sous les aspects les plus divers et sont bâtis de différentes matières. Les plus nombreux se composent d'une table de pierre ou de marbre, terminée en forme circulaire ou en forme d’autel antique, plantée verticalement en terre, inclinée, ou couchée horizontalement. D’autres représentent des temples, des chapelles, des caveaux; on voit encore des obélisques, des cippes, des colonnes entières ou brisées. Les symboles les plus fréquemment employés sont le hibou, le sablier, la torche ardente renversée, les lacrymatoires, les vases cinéraires.
Chaque tombeau est protégé par une enceinte en bois ou en fer plus ou moins vaste; les unes sont assez spacieuses, les autres n’ont guère que la largeur réglementaire de la fosse. A l’exception des sépultures les plus somptueuses, qui restent stériles, la plupart sont ornées de fleurs, d’arbustes en pleine terre ou placés dans des vases; quelques tombeaux sont couverts de roses; la fleur des orangers répand son parfum sur quelques autres. Uu vase rempli d’eau, un arrosoir, sont là pour entretenir sa verdure. Sur les monuments de cette classe moyenne, on voit souvent appendus des bouquets et des couronnes de fleurs; on y lit des inscriptions de toutes sortes, les unes touchantes, les autres singulières et parfois ridicules, sur lesquelles, de temps immémorial, s’est exercée la verve des hommes d’esprit parisiens et autres. Pour notre part, nous trouvons que de telles plaisanteries sont assez tristes en elles-mêmes, et qu’on doit sourire bien amèrement de la vanité de tous ces morts, et du peu de durée de ces douleurs éternelles. Il faut avoir une
grande prédisposition naturelle à lagaietéetà la bouffonnerie pour s’y livrer en présence d’une inscription tast ueuse dans laquelle le fils désolé, l’époux inconsolable, promettent un long souvenir au défunt, tandis que le délabrement de la sépulture, encore toute nouvelle, atteste l’oubli de cette promesse. Je n’ai jamais trouvé extrêmement plaisante l’histoire de cette jeune veuve qui diminua les monuments funèbres promis par elle a son époux, de telle sorte qu’au lieu d’un monument splendide, il n’eut au bout de dix mois sur sa tombe qu’un buste mesquin ; je n’ai jamais beaucoup ri de l’empressement des entrepreneurs de sépultures, qui profitent du premier moment de la douleur, du feu, disent-ils, pour obtenir les commandes les plus avantageuses et les meilleures conditions réglées sans difficulté.
Quant à la formule banale d’épitaphe : bon père... bon époux..., elle vaut mieux encore qu’une pompeuse énumération des titres et des qualités du défunt; il paraît un peu plus moral, après la mort, de le recommander par ses vertus plutôt que par ses dignités. On ne sait trop ce qu’il faut penser des diverses fioritures ridicules que l’on ajoute d’ordinaire à ce thème général, comme : U fut bon garde national, estimé dans sa légion, ou, Sa veuve inconsolable continue son commerce...; mais il est à croire qu’on les rencontrerait difficilement ailleurs que dans les recueils de bons mots et dans les articles de haute fantaisie.
Pour l'honneur de l’espèce humaine, on aimerait à se persuader que toutes ces inscriptions, simples ou emphatiques, touchantes ou ridicules, ont été dictées par un sentiment réel et profond, quoique parfois inhabile à s’exprimer; et quand on rencontre une preuve de l'instabilité des idées et des affections de l’homme, il ne faut pas en rire, car cela est bien triste. Une chose triste aussi, c’est le spectacle de l'inégalité sociale prolongée au del i de la vie, et régnant au milieu des tombeaux de ces gens que la mort a rendus égaux pour l’éternité. Los sépulcres splendides de quelques riches ignorés semblent vouloir perpétuer jusque sur cette terre de paix et de dernier repos l’envie du pauvre à l’égard du riche Parmi les tombeaux érigés en 1 honneur d’opulentes ntilH s il faut 'aire men
Le général Gobert sauvant de la mort, aux colonies, quatre-vingts prisonniers des nègres.
tion du monument funèbre élevé en l’honneur du général Gobert. Tandis que Suchet, que Lefebvre, que Masséna, reposent sous des sarcophages, des obélisques assez vulgaires, le général Gobert possède un tombeau sculpté par David.
Ce tombeau consiste en un socle de marbre assis sur une forte base de granit, et surmonté d’un groupe en marbre blanc qui représente le général Gobeit tombant de cheval, frappé à mort, tandis qu’un gue-
rillero, tenant en main une escopette, est agenouillé et à moitié renversé sous le poitrail du cheval qui se cabre. L’aspect de ce groupe est saisissant. L’emplacement qu’il occupe au bord d’un talus à pic fait qu’on ne peut bien le voir que du côté du sentier, et c’est de ce côté que l’artiste a fait tomber son cavalier. Pour le voir sur l’autre face, il faut redescendre dans l’allée placée au-dessous, près du tombeau du maréchal Macdonald ; mais de là le groupe, vu de bas en liant, présente des raccourcis forcés, et la ligne se compose mal. Aussi cette partie a-t-elle été sacrifiée par l'artiste. Cependant la tète du cheval, un peu inclinée de ce côté, se dessine bien sur le ciel. Cette tête est la partie saillante de l’ouvrage. Cela est d'un dessin ferme, largement indiqué dans un style monumental. Le corps du général, qui s’affaisse et chancelle, paraît un peu court, et les longs cheveux flottants qui encadrent sa tète lui donnent une apparence un peu lourde, l'n manteau, encore faiblement retenu autour de la main gauche défaillante, tombe à terre
le long du liane gauche du cheval, et forme un massif qui sert à solidifier l’ensemble, remplaçant d'une manière heureuse les supports non motivés que se permettaient les anciens sculpteurs.
Quatre bas-reliefs décorent les quatre faces du tombeau. Le premier représente le général Gobert, gouverneur de Bologne, apaisant par ses exhortations une sédition des habitants, au lieu de les faire disperser par la mitraille, comme on lui en donnait le conseil. Ce basrelief, placé du côté du talus à pic, n’est visible que de l’allée en bas. La multitude de figures qui s’y trouvent ne nuit pas à la clarté de la scène, comme cela arrive pour le bas-relief de la face correspondante, dans lequel l’artiste a voulu représenter le général en chef Dampierre, blessé mortellement, qui charge le général Gobert de recueillir les débris de son armée, et lui fait don de son sabre de commandement.
Dans le bas-relief antérieur du monument, le généra! Gobert, à la Martinique, tue un nègre qui s’apprête à faire sauter une maison minée pleine de prisonniers de race blanche.
Sacrifiant volontairement l’imité de l’exposition, M. David a cru devoir consacrer h M. Napoléon Gobert, fils du général, le quatrième bas-relief où devait être l’inscription monumentale. Il l’a représenté mourant en Egypte, et i émettant à un ami prêt à s'embarquer pour la France le testament par lequel il faisait de si îiches legs à l’Académie française et à l’Académie des inscriptions, et dans lequel il destinait une somme de deux cent mille francs aux frais de l’éreclion d’un monument en l’honneur de son père.
Cet ouvrage de sculpture, exécuté sur place par M. David, est plein de mouvement et d’énergie. Mais ce groupe animé, cette lutte passionnée, cet épisode ardent et tumultueux semble, à mon avis du moins, déplacé dans cet asile du repos éternel. Les bas-reliefs
d’un tombeau, sorte de légendes explicatives, peuvent bien rappeler les scènes agitées de la vie, mais les grandes figures qui le couronnent doivent se renfermer dans des lignes calmes et sévères qui ne contredisent pas l’idée solennelle et les recueillements de la mort.
Les gardiens du Père-Lachaise, après avoir fait admirer aux visiteurs ce chef-d’œuvre de notre plus grand sculpteur, conduisent les visiteurs à un tom¬
Tombcau (le Garnicr-I agès.
beau qui ne manque pas non plus de mérite, au tombeau de Garnier-Pagès, également de David.
Le tombeau de Garnier-Pagès n’a pas cette magnificence qui n’aurait pas convenu à la destinée modeste du simple député. Garnier-Pagès repose au milieu de la fmde ; mais comme la place a été bien choisie ! que
Tombeau de Casimir P ricr.
de calme dans ce lieu solitaire ! comme le style du monument est original et sévère! une tribune vide au-dessus d’un cercueil! On découvre là-bas tout Paris dans le lointain. Le cercueil est en marbre noir, la tribune en marbre blanc et sa base en granit ; l’œil contemple avec recueillement , au-dessus de la tribune, la couronne civique et la liste éloquente des principaux discours du jeune orateur.
On lit sur le tombeau, pour toute inscription :