CHARADES. 38S
Les calembours régnaient chez les spirituels parisiens; les charades sont venues leur disputer la prééminence. Après un grand conflit les charades ont remporté la victoire. Les boutsrimes voulaient reparaître comme troupes auxiliaires; mais également vaincus, l'ai^mée des charades les repoussant, a déployé ses enseignes triomphantes dans le Journal de Paris et dans le Mercure de France. L'énigme et le logogriphe sont abandonnés aux provinciaux désœuvrés. La charade occupe les esprits de la capitale; on n'entend plus que mon premier ^ mon second et mon tout. Les femmes prononcent ce mon tout avec une grâce particulière. Étrangers, ouvrez le premier Mercure, et si vous rignorez, vous verrez ce qu^est une charade. Je ne vous l'expliquerai point.
Oui, le calembour est terrassé ; mais c'est depuis peu. En vain M. de Voltaire avait dit à madame du Deifens (1) : liguons*^ notis ensemble^ ne souffrons pas qu^un tyran si bête fisurpe Vempire du grand monde. Le grand-maitre des calembourdistes gouvernait cet empire avant et depuis la mort de ce grand homme ; mais il vient enfin d'être détrôné : il a trouvé son maître. Humilié, vaincu , tous ses lauriers sont flétris. Et qui a battu en ruines cette illustre réputation ? Qui fait donc que M. L. M. D. B. (2) n'offre plus aujourd'hui qu'une tête découronnée? c'est un M. de Chambre,
(1) c'est Du Deffaol qu*il faut lire. II est étrange que Mercier estropie le nom de celte femme célèbre, dans le salon de laquelle se réunissait toute la société polie dn xriiie siècle, l'amie intime de Voltaire, de Montesquieu, du président Hénault, de dUlembert et de Walpole. (Note de l'éditeur,)
{î) Le marquis de Bièvre. L'auteur de La lettre de la eomteese Tation (contestalion), par le sieur (scieur) De Bois {/lotti)^ étudiant en droit (/î/), qui est aussi, car il faat bien être jnste, l'auteur du Séducteur^ comédie estimable et trè»-agréable*
Il rencontre le monarque des calembourdistes , étalant cette paisible dignité que donne une souveraineté tranquille. Il Taccueille, il le flatte, il lui demande un jour pour commencer une liaison honorable et précieuse. Le monarque promet ; le malin courtisan s'esquive aussitôt, rentre chez lui et écrit ce billet au souverain, qui était loin, hélas ! de redouter un pareil coup de foudre :
a Empressé de vous recevoir, vous m'avez laissé, monsieur, « le choix du jour. Je vous invite pour mercredi, et vous prie « de vouloir bien accepter la fortune du pot
De Chambre.
Ce nouveau Gromwel jouit en paix de son forfait médité; il est assis au rang d'où il a précipité son adversaire, invaincu
ment écrite, n'était pas si fou quand il s'évertuait à se faire un nom, un nom durable, au moyen de fadaises et de sottises qui eurent la fortune que n'eût pas obtenu un bon livre. A l'heure qu'il est encore, à tout propos, les calembours de H. de Bièvre Tiennent aux lèvres, et tel qui ignore jusqu'à l'existence de Bayle et de Condillac, pourrait vous réciter tout d'une haleine Les Amours de la fée Lure (fêlure) et dé l*ange Lure (angelure). La petite espièglerie racontée par Mercier n'est pas la seule qui vint tenter d'assombrir le front du triomphateur.Biëvre n'était marquis que parce qu'il avait acheté le marquisat de Bièvre, il était pelit-filsde Georges Maréchal, premier chirurgien de Louis XIV ; ce qui fit dire à un mauvais plaisant : — ■ Pourquoi ne TOUS faites-vous pas appeler, au lieu de marquis, le maréchal de Bièvre.» C'était se servir, pour le battre, de ses propres armes. Le succès du Séducteur devait chagriner l'envie : on était allé même jusqu'à comparer sa pièce au Méchant de Gresseï; quelqu'un objecta que le Séducteur était aussi éloigné du bon que du méchant. Par bonheur notre marquis de rencontre entendait la plaisanterie et était le premier à rire à ses dépens. La fantaisie lui était venue, singulière fantaisie, de figurer parmi les quarante; il avait pour concurrent l'abbé Maury, qui l'emporta. Cet échec ne rAfQigea pas autrement, et il trouva dans sa mésaventure Toccasian d'un nouveau ealembour en latin cette fois :
Omnia vincit amor, et nos cedamus amori (à Maury).
Voilà de la gaieté. On sait qu'il mourut, en faisant un dernier calembour, à peu près comme Vaugelas, dont la dernière parole fut une observation de purisme grammatical. ( I^ote de l'éditeur).