PORTE-DIEU. S
pins soulèvent; une lanterne ou un flambeau de poix-résine, un porte-sonnette, un bedeau en gannache et tout clopinant, voilà Tattirail qui s'achemine vers le logis du moribond. Le ciboire est habillé de quatre petits morceaux d'étoffe; la sonnette avertit le peuple de se mettre à genoux ; les fiacres et les équipages s'arrêtent, mais les maîtres ne descendent pas de voiture ; on baisse les glaces et Ton s'incline légèrement à la portière. Quand les cochers sont sourds, le porte^sonnette redouble le son de sa petite cloche. (1) L'hérétique, ou celui qui craint de se crotter, en est quitte pour un quart de génuflexion. Tout le monde a droit de suivre le viatique dans la maison où il est entré , et jusques dans la chambre du malade. On a soin de voiler les miroirs, afin que le Saint-Sacrement ne soit pas mvltiplié dans les glaces. Alors le prêtre fait d'une console un autel ; il asperge d'eau bénite la chambre, en exorcisant les esprits malins ; puis il commence une exhortation bannale à un mourant qu'il n'a jamais vu, qu'il ne connaît pas. La même exhortation s'applique aux jeunes, aux vieux, aux adultes, aux femmes , aux filles , à toutes les conditions et à tous les états. Tandis que le prêtre administre le malade , le porte-sonnette lève adroitement le chandelier et saisit la pièce d'argent qu'on y dépose ordinairement, et qu'il partagera avec le porte-dieu. Le prêtre bénit l'assemblée et s'en retourne comme il est venu.
Quelquefois le trajet est long : une pluie abondante survient; alors le bon Dieu monte en fiacre , le porte-sonnette se met devant et sonne à la portière. Le bedeau, son flambeau à demiéteint, devient laquais ; le cocher, par respect, met son chapeau sous le bras, fouette de l'autre et reçoit l'eau des gouttières sur sa tête nue.
A la porte de Téglise on paye le fiacre; et le prêtre, en place
(I) Il n*y a qu'un exemple, au milieu de tant d'embarras, d'un porlfàieu et d'un porle-con nette renTenés avec le dais ; mais ce fut un accident.
{Noie d» Mercier.)
du pour-hoire, lui donne la bénédiction. Il est sanctifié lui et sa voiture, et de tout le jour il n'osera jurer après ses chevaux.
Quand le guet rencontre le bon Dieu le soir, il raccompagne la bayonnetle au bout du fusil jusqu'au temple qu'il habite, et pour récompense il est béni sur les marches de Fautel.
Louis XV revenant du palais de la justice, où il venait d'exercer un acte d'autorité envers le parlement de Pans , rencontra au bas du Pont-Neuf le viatique de la paroisse Saint- Germain-rAuxerrois. Tout son cortège royal s'an^êta; il descendit précipitamment de son carrosse, se mit à genoux dans les boues, et le prêtre sortant de dessous son dais, jadis rouge, lui donna la bénédiction. Le peuple émerveillé de cet acte pieux, oublia Tacte d'autorité qui lui déplaisait, et se mit à crier : vive le roi! Et tout le long du jour il répéta : il s'est mis à genoux dans les boues!
Le porte-dieu à qui cette bonne chance arriva, eut une pension de la cour.
Quand on porte le viatique chez une personne de considération, alors l'appareil change. Tous les domestiques de la maison sont armés de flambeaux , le dais orné et propre sort de l'armoire; le porte-sonnette a un surplis blanc, deux clercs supportent le dais , le Suisse de la paroisse précède le cortège , et le curé mettant sa magnifique étole, vient administrer lui-même le malade.
Cette faveur singulière est rare , et ne s'accorde qu'aux hommes en place, ou fameux par leur opulence.
Je crois que le porte-manteau du roi de France s'estime beaucoup plus que le premier Porte-dieu de Saint-Eustache.
Selon l'évangile de Saint-Mathieu , Satan fut porte-dieu ou emporte-dieu.