CERCLE
Cerele*
Ou plutôt demi cercle. Je me suis trouvé dans un cercle composé de dix-huit personnages; je vais m'amuser à les peindre.
Le premier : il est friand et vermeil^ prend soin de son teint ; il dit que Racine est supérieur à Corneille, et après avoir prononcé cette belle phrase, il se croit en état de juger la littéra* ture entière, et de dire que tout dépérit; il pourrait prendre Finverse, il ne saurait pas mieux ce qu'il dirait.
Le deuxième : c'est une femme de vingt-six ans qui parle de Taisance qu'on doit avoir dans le monde^ et qui est maniérée ; elle dit avoir des vapeurs, parce que souvent elle rougit sans le vouloir.
Le troisième : prieur qui prêche quelquefois ; il est tout étonné qu'on ne connaisse pas ses sermons, et, pour s'en venger, il affecte de méconnaître tout ce qui se fait de nouveau.
Le quatrième : demoiselle âgée de vingt-sept ans, de son aveu ; elle trouve que le siècle est horriblement dépravé; qu'il u*y a plus d'homme au monde fait pour être son époux; elle condamne le célibat, et n'approuve point le mariage; il paraît qu'elle cherche un régime qui tienne lieu de l'un et de l'autre.
Le cinquième : militaire qui se tient droit, qui vous regarde fixement, qui ne vous dit mot ; il semble vouloir vous faire entendre qu'un militaire est dispensé de tout, quand il daigne avoir pour ses voisins un peu d'égard et de politesse.
Le sixième : baronne âgée de trente-quatre ans, de son aveu ; elle parle de son château, de sa terre, de ses vassaux, et si elle ne va jamais à l'Opéra, c'est qu'elle est à peu près sourde; elle a cela de raisonnable, qu'elle ne parle point de musique, quoiqu'elle'sache par cœur tous les mots nécessaires pour en mal parler.
Le septième : c'est un comte qui fait le misanthrope ; il a cessé d'aller à la cour, parce que l'esprit militaire n'y règne plus comme autrefois. 11 préconise le siècle de Lotiis XJVy et il blâme très-haut la criminelle témérité d'examiner et de juger les opérations ministérielles : il ne refuserait pas la place degouvenieur de la Bastille.
Le huitième : financier qui éloigne toutes les réflexions qui pourraient toucher à son état ; il s'est enrichi par ses gens d'affaires^ et non pas par lui-même ; il est borné, mais il aime les femmes, et pour leur plaire, il leur offre des loges ; comme il a été anciennement commis^ il les a pris en horreur, et il s'informe toujours si celui qui entre n'en serait pas un.
Le neuvième : c'est mademoiselle***, qui croit avoir de l'esprit, parce qu'elle a de l'imagination ; elle donne dans tous les rêves modernes, croit tout ce qui est extraordinaire, aime le singulier ; elle se distingue au point qu'elle défend le jansénisme dès qu'elle en trouve l'occasion ; à l'entendre, on dirait qu'elle croit aux intelligences célestes.
Le dixième : prélat qui affecte d'être étranger aux affaires de ce monde^ mais qui regarde le bas clergé à peu près comme un colonel regarde de nouveaux enrôlés à l'exercice. 11 veut qu'on laisse dire les hérétiques et les philosophes, parce qu'il juge l'édifice de la religion inébranlable, tant que le clergé sera riche.
Le onzième : c'est un académicien ; il voudrait qu'on ne fit plus de livres, vu qu'il n'en lit aucun. 11 crie à la décadence absolue des arts, et il se plaint de la multitude d'écrivainsqui empêchent qu'un poème exact et froid, fruit unique de ses veilles, ne soit encore préconisé.
Le douzième : c'est la veuve d'un président ; elle est attaquée d'une manie de bon ton, elle trouve que personne ne sait s'asseoir, marcher^ saluer ; elle met un tel apprêt dans ses discours, qu'on réfléchit pour savoir ce qu'elle a voulu dire. Gomme elle trouve le ton du jour insupportable, elle s'en est composé