CERCLE
un qu'il est impossible d'apprécier, tant il est vai'iable et bizarre.
Le treizième : homme de cinquante ans, qui a successivement les maladies dont il lit les descriptions: il croit à la nrfédecine, et quoiqu'il porte sur son front les symptômes d'une antique décadence, il prétend que les hommes qui guérissent leurs semblables sans avoir endossé la fourrure, doivent être chassés du royaume ; il veut mourir méthodiquement.
Le quatorzième : personnage de très-mauvaise humeur ; il est jeune et envieux, son œil ardent et dur décèle une ambition inquiète; il craint tellement qu'on ne loue telle chose, qu'à la première parole il s'élance et dénigre l'objet, c'est un auteur honteux qui s'est fait imprimer à ses^ frais, et qui n'a distribué son œuvre qu'à un petit nombre. Parmi quatre cents épigrammes, il n'en a pas fait une seule qui soit bonne ; c'est un acharnement aveugle, un besoin de déprécier qu'il ne peut vaincre; la colère dont il semble être animé ne lui donne pas l'esprit qu'elle inspire quelquefois à des auteurs médiocres. Au milieu de cette longue diatribe, il loue avec outrance un seul homme, il le préconise, et il ne manque pas de dire qu'il est très-lié avec lui.
Le quinzième ; jeune femme qui a l'œil tendre; elle a l'air d'être étonnée delà dureté que les hommes mettent dans leui*s propos. Son silence semble dire : Il n'y a d'hommes méchants que les infidèles ; elle craint de faire tomber la conversation sur l'amour, mais tout ce qui tient à cette passion la surprend trèsattentive. Excédée dès opinions qui circulent, elle préférerait un petit comité, ou le petit tête-à-tête. Elle me dit à Toreille : Ah! qu'on est méchant dans le monde ! parce qu'elle a remarqué que j'avais froncé le sourcil, lorsque l'auteur honteux fatiguait son auditoire de ses impitoyables arrêts.
Le seizième : gros abbé qui s'impatiente qu'on ne joue pas aux cartes ; il dit sa messe tous les matins depuis trente ans, et préconise la subordination ; c'j'st le plus respectueux des
hommes devant un évêque. ]1 ne lit jamais la gazette^ de peur d'y rencontrer la destruction de quelques ordres monastiques. 11 croit la base d'un couvent tout aussi sacrée que celle d'un trône; il lui en coûterait cependant de disputer là-dessus, et son front s'épanouit de joie quand il voit les cartes, c'est-à-dire le moment où beaucoup de thèses qu'il n'entend pas vont prendre fin.
Le dix-septième : précepteur en épée, qui décore son emploi du titre d'instituteur; il fait entendre que c'est par amitié pour le père qu'il s'est chargé de l'éducation de deux: de ses enfants ; par amitié aussi, il reçoit cinquante louis, la table, le logement et quelques cadeaux. Il a le cachet de pédanterie presque inséparable de cette profession»; il régenle, il décide ; plein de prévention pour son savoir collégial, il annonce le génie futur de ses élèves, pur don de ses préceptes et de sa méthode. Tous ceux qu'il a vus dans le monde lui doivent quelques renseignements particuliers; tous ont admiré ses facultés prodigieuses. 11 n'a pas voulu être homme de lettres, parce qu'il est fait pour vivre avec des princes étrangers qui sont au désespoir que l'amitié l'ait attaché à un riche roturier ; mais que pouvait-il refuser à un père suppliant, qui l'a conjuré de former le cœur et Vesprit de ses enfants ?
Le dix-huitième : médecin qui, au nom de toutes les maladies, répond ; Cest nerveux; et qui croit avec ce mot avoir donné la solution la plus lumineuse; il se moque de la médecine préservative, et comme il n'entend rien à la chimie, il la croit étrangère à l'art de guérir. Il ne veut pas que la médecine sorte de son inertie, ni qu'elle renonce à l'ancienne et dégoûtante cuisine. C'est en le voyant et en l'entendant qu'on peut dire de la médecine ce qu'Héraclius disait de l'arc : Son nom est la vie, et son ouvrage la mort.
LISEURS DE GAZEITËS. 33&
Voyez-les assis sur un banc au Tuileries, au Palais-Royal, à FArsenal, sur le quai des Augustins et ailleurs. Trois fois la semaine ils sont assidus à cette lecture; et la curiosité des nou^ velles politiques saisit tous les âges et tous les états.
Mais tous ces lecteurs ardents et bénévoles ne savent pas que ces nouvelles sont mutilées^ tronquées avant de circuler dans Paris; qu'un censeur bien payé a sur ces papiers politiques une inquisition illimitée. Il ne'se doute pas qu'un bureau, suprême inspecteur des gazettes, prépare celles qui nourrissent leur crédule simplicité. C'est là qu'on déchire la page de vérité ; qu'on ordonne de déguiser, de supprimer ; que les événements sortent tout arrangés par les mains des rédacteurs ei des reviseurs, qui taillent et habillent les nouvelles selon le système et les idées du jour. Aussi la version du lendemain ne sera pas celle de la veille. Le bureau aura ordonné des incidents, aura effacé, puis réhabilité la même phrase, sans trop savoir ce qu'il doit permettre ou empêcher. Un courrier fera vingt voyages pour la structure d'une période ; mais à coup sxlr on prendra toujours le parti de rayer, car c'est le plus court. Oh, comme l'on craint le tocsin d'une période indocile I
Mille fois trompé, le bourgeois de Paris le sera encore le lendemain. Il est tellement né pour Terreur qu'on lui apprête, qu'il ne s'apercevra pas que chaque ordinaire le remet précisément au même point, et que tous ces faits qu'il prend pour certains, deviennent équivoques quelques jours après, parce qu'on a donné des dimensions étranges à un peu de vérité, et que tout le reste a reçu les couleurs ingénieuses du mensonge.
Ne dirait-on pas à chaque Mercure nouveau, que l'Angleterre cstabimée, qu'elle n'a plus ni flottes, ni commerce, ni banque?
On entend dans les cafés des gens qui, la Gazette de France eu main, au plus léger avantage^ aftirment que le peuple Anglais est aux abois ; que dans trois mois il n'en sera plus question. C'est un épicier du coin qui spécule sur le sucre et le café, qui fait ces belles prophéties ; il le dira le soir à sa femme qui hait les Anglais, parce qu'ils sont hérétiques.
Cependant on a passé sous silence, pendant six années consécutives^ les opérations de ce peuple énergique^ valeureux et fier, qui crée et qui sent ses forces^ et dont la situation politique n'est jamais voilée ; car dans une feuille véridique, le gou- A'ernement annonce avec franchise les revers et les succès de la guerre; et l'Anglais après avoir dit tout haut sa façon de penser (1) donne volontairement une partie de sa fortune pour les besoins de la patrie. Et pourquoi ? C'est qu'il a pu avoir un avis et le produire en citoyen à ses concitoyens.
Jamais on ne vit chez aucune nation plus de ressources, plus d'intrépidité, plus de nerf, plus de génie. Ses flottes sorties de ses ports comme par enchantement, tiennent du prodige, et la postérité aura peine à croire ce que l'histoire lui racontera, tant le grand ressort de la liberté est fait pour opérer les choses les plus extraordinaires. Et comment ne pas s'intéresser aux destinées de ce peuple qui offre l'homme sous sa plus noble attitude? Sa bravoure, ses vertus patriotiques sont dues à son gouvernement. L'Angleterre, un bras en écharpe, a combattu la France, l'Espagne, la Hollande, l'immobilité de quelques alliés secrets. Seule elle a contrebalancé trois puissances voisines. Voilà ce que fait un peuple qui a son génie en propre. Le bras est toujours ferme quand notre pensée entière est à nous. Législateurs, étudiez donc enfin cette réaction, et connaissez ce visible rapport.
Lorsqu'un pamphlet véiidique vient par hasard à se glisser
(I) Au commencement de la guerre contre l'Amérique, un citoyen de Londres, qui ne ^approuvait pas, publia un pamphlet ayant pour titre : Shall i go lo wttragain^t my brethren in America. ■ . {Note ffe Mercier).