‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 13 sur 146 · XL MERCIER · texte numérisé non relu

XL MERCIER

danger et toute la force du sentiment , qui fait vivre cette loterie comme vexatoire, on en laisse subsister les funestes opérations, tant on a soif d'argent, tant on fait peu de cas des mœurs et de la tranquillité des familles!

« Ces conquêtes odieuses de l'État sur les citoyens^ et des ^loyens sur leurs frères, sont-elles dignes de la mère .patrie, et la société devrait-elle immoler ainsi ses enfants, leur tendre des pièges et appeler d'ihévilables désordres en agitant périodiquement toutes ces roues de la fortune?»

On ne fût pas peu surpris, en 1797, de voir Mercier accepter mie place de contrôleur de la caisse de la loterie. On lui fit la guerre sur ce revirement d'opinion que Ton eût pu attribuer à l'âge, la méditation et Texpérience, si la question n'eût pas cessé de lui être indifférente au fond; il répondait aux railleurs par une défaite plus gaie que concluante : . « Depuis quand n'est-il plus permis de vivre aux dépens de l'ennemi? » et, aux plus difficiles, tels que Boissy d'Anglas, il disait: « Il estvrai que dansleJoi/ftittrfeT^am, écrit il y avingt ans, j'ai attaqué non les loteries, mais l'organisation vicieuse, ruineuse de celle qui existait alors. C'est une loterie juste et sagement combinée que je réclame ^aujourd'hui *, nous ne manquons pas sans doute de calculateurs et de géomètres, ils en dresseront le plan. Je ne suis donc point en contradiction avec moi-même, et quand j'y serais, je pourrais répondre : Je suis aujourd'hui placé sur un point plus élevé qu'il y a vingt ans, je vois de plus haut, et il me paraît que mon collègue n*est point à cette hauteur. »

Au reste, voici quelques-uns des arguments qu'il cherche à produire en faveur de cette ancienne ennemie ; « Faudra-l-ii, dira-t-on, ôter au pauvre, au malheureux, sa der-

SA VIE ET SES OEUVRES. XLi

nière obole? eh ! faux moralistes ! faul-il lui ôler toute espéraoce? Mais, faut-il encore vous l'apprendre? ce n'est pas le pauvre qui alimente les roues de la fortune ; s'il met à la loterie, c'est modiquement, car c'est l'obole qu'il jetterait dans les cabarets pour s'y empoisonner de mauvais vin qui trouble sa raison et le porte à des excès -, c'est Tobole qa'il donnerait à des /liseurs de bonne aventure, à des charlatans empiriques, à des imposteurs religieux. C'est le riche seul qui aventure des mises un peu considérables...

« On n'a jamais voulu calculer ce que l'avarice puissamment excitée par un aiguillon politique pourrait rendre a Tintérét général. Eh! quand l'avarice serait déçue, ne serait-ce pas une juste punition de sa longue insensibilité? Ceux qui nous affament, qui nous vexent, qui commettent une foule de petits crimes pour s'enrichir, s'il y a uqe clef pour ouvrir leurs coffres ténébreux , n'est-il pas sage d'en user? Eh I ne dirait-on pas d'ailleurs que les loteries ne rendent rien des sommes qu'elles reçoivent!...

« Par quelle bizarrerie, par quelle affectation de morale faites-vous un vain étalage d'érudition pour prouver la prétendue immoralité d'un établissement qui, en dernière analyse, n'est qu'un objet de luxe, ainsi que les diamants , les spectacles, les danses et les bals? Que vous importe de quelle manière l'homme dépense , puisqu'il dépense chaque jour pour des sons, des gestes et des gambades ? »

Ce qu'il y avait de plus clair dans ce paradoxe péniblement entortillé , c'est qu'il fallait vivre , c'est que la loterie était rétablie, qu'il était besoin d'un contrôleur de la caisse, et que si le choix ne fût pas tombé sur lui , c'eût été sur quelque autre. A la rigueur c'était une raison., cela, et vraiment la seule bonne qu'il pût donner : on l'a appelé

XLii MERCIER

^^emer Dramaturge^ ditForlia de Piles, il mourra Mercier Loterie. Celle prédiction n'inquiéta pas trop Mercier, qui savait mieux que personne que tout s'oublie en ce monde.

Après sa sortie du conseil des Cinq-Cents , il fut nommé professeur d'histoire à Técole centrale. La leçon , le plus souvent , était toute autre chose qu'une leçon d'histoire ; Mercier ne se faisait pas scrupule d'aborder tous les terrains, et de faire des excursions à perte de vue dans ce qui était infiniment moins de son domaine. Durant les trois années que dura ce cours, ii scandalisa plus d'une fois et les sciences et les lettres de ses hérésies; car il traitait Newton comme il avait traité Racine, se vantant d'avoir renversé l'un et l'autre du socle où les avait placés la vénération surprise de leurs contemporains.

L'élrangeté de ses opinions^ dont il n'était pas homme à rabattre, même pour un peu, avait dû l'isoler; il ne fréquentait guère que Delisle de Sales, Rétif de la Bretonne , et Cubières-Palmezeaux, ces deux derniers originaux cyniques, pétris de la même pâte, du même limon. Rétif surtout était son homme, comme il était , il est vrai , l'homme de Rétif. Rétif n'admira jamais qu'un écrivain, et cet écrivain fut Mercier, Quant à Mercier, on peut voir en quels termes il parle de l'audacieux auteur du Paysan perverti et du Fornographe. Leurs deux génies avaient de telles affinités, que chacun , en faisant l'éloge de l'autre, s'adressait du même coup une flatterie.

Mercier, qui avait tant crié contre les académiciens, se laissa incorporer dans l'Institut, lors de sa création. A la séance publique du 16 messidor (3 juillet 1799), quatre morceaux étaient inscrits pour être lus : un fragment de lui

5A VIE ET SES OEUVRES. xliii

surCaton d'Ulique; un Mémoire sur un drap fabriqué avec de la laine de Croissy, par Chanorier ; un projet de nouvelle nomenclature hydrographique, parFleurieu; enQn, une ode de Le Brun-Pindare, alors en possession des faveurs du public. De tout cela, l'auditoire ne devait entendre qu'un fragment du fragment de Mercier. Il avait commencé sa lecture d'une voix sourde, insaisissable. Dans l'impossibilité de le suivre. Ton se mit à causer pour faire quelque chose. L'a* cadémicien s'en aperçoit et le prend sur un ton déclamatoire et emphatique qui excite quelque hilarité. H n'en continue pas moins. Par malheur, le manuscrit était mal écrit; il y avait des mots oubliés, d'autres illisibles qu'il fallait déchiffrer ; si aucun des feuillets ne faisait défaut, au moins étaient-ils assemblés pêle-mêle dans un désordre à ne s'y point reconnaître. Mercier à tout instant se trouvait arrêté par un de ces obstacles ; et, comme si ce n'eût pas été assez déjà que ces interruptions réitérées, toutes les dix lignes il faisait une pause et avait recours au goblet d'eau placé près de lui. Des applaudissements ironiques, des rires malins, vous le sentez, accueillaient et remplissaient ces intervalles. Cependant le temps marchait. Mercier était à la tribune depuis une demi* heure^ et il avait promis de n'y demeurer que dix minutes au plus. Le président lui fait dire par deux fois à l'oreille d'abréger. Mercier n'en tient compte et poursuit de plus belle. C'est alors que les applaudissements dégénèrent en moquerie ouverte, les rires en risées. Le président croit devoir mettre fin à une scène qui devenait fâcheuse pour l'Institut. 11 requiert du silence pour entendre l'ode de Le Brun; mais Mercier déclare qu'il ne quittera la tribune qu'après avoir achevé sa lecture. Les ricanements, les murmures, le bruit redoublent. L'on ne s'entendait plus, le scandale était à son

XLiv MERCIER

comble ; le président, en présence d'un pareil lunïulte, prit le parti de lever la séance. Mais depuis lors, Mercier, qui jusque-là s'était montré très-assidu^ ne reparut plus à l'Institut (1).

L'auteur de YAn deux mille quatre cent quarante était demeuré républicain de coeur. Il né devait pas se montrer grandement favorablq au régime impérial. Tant que Bonaparte n'avait été que l'héroïque capitaine qui conquit Tllalie avec une armée sans armes^ sans munitions, sans souliers, il avait battu des mains à cette jeune gloire, et l'avait même offert comme modèle du véritable républicain. Dans le Nouveau Paris^ après avoir crayonné avec complaisance cette figure historique, il termine le portrait de la sorte : « Sérieux comme Caton, les Français vont apprendre de lui à être graves, à respecter leurs magistrats, leurs représentants , à mépriser les airs évaporés, les calembourgs qui neconvien* nent que dans la bouche des farceurs et des remueurs de polichinelles.

« Que tous les républicains se modèlent sur Bonaparte, et puisqu'ils estiment en lui le sage et le guerrier ^qu'ils imitent sa contenance et sa réserve, qu'ils prennent de sa gravité ce qu'elle a de simple et ce qu'elle comporte de dignité. Moins de paroles annoncera plus de réflexion, et le calme de la physionomie plus de grandeur* et de raison. Le sacrilège équivoque qui déshonore plusieurs de nos sociétés et de nos théâtres, ne dénaturera plus le style de la grande nation -, elle saura parler comme elle a su vaincre, sans efforts violents et sans exagération ; elle sera l'exemple de la sagesse après l'avoir été de la victoire •, et un bon mot créé par un

(1) Moniteur du 18 messidor an vu (6 juillet 1779).

SA VIE ET SES OEUVRES. xlv

folliculaire, ne ridiculisera plus chez nous la sainte expression des lois. »

Mercier, qui ne s'était pas aperçu que Napolém perçât mus Bonaparte^ comme le dit Victor Hugo, ne pardonna pas à l'empereur d'avoir escamoté la république à son profit^ et pas davantage d'avoir mis en défaut sa perspicacité. Il n'était pas homme à veiller sur ses paroles , et tenait parfois des propos imprudents qui, un jour ou l'autre, pouvaient lui attirer quelques tracasseries. M. Laffitte, dans ses intéressants Mémoires de Fleury^ a consigné une anecdote qu'il tenait de Laverpilière, et qui est bien dans le caractère de Mercier. Le ministre de la police, le duc de Rovigo, ayant eu vent des petits cancans frondeurs de l'auteur du Tableau de Paris y le mande à son cabinet; l'écrivain s'y rend. L'entretien s'engage dans les meilleurs termes; mais l'on s'échauffe insensiblement, la parole devient véhémente d'une part, menaçante de l'autre. Enfin , les choses vont à ce point que Sa-< vary, hors de lui, lâche le mot de Bicêtre. Mercier bondit comme un chacal et s'écrie, les yeux flamboyants : « Mercier à Bicêtre ! apprenez que je porte un nom européen et qu'on ne m'escamote pas incognito, » Ce fut la dernière parole de l'entrevue. Mercier n'alla point à Bicêtre.

Il avait assisté à tant de transformations politiques , que sa foi avait fini par vaciller devant les leçons répétées d'une expérience si chèrement acquise ] il commençait à convenir que la liberté illimitée pouvait bien être pour une nation une faculté d'un exercice au moins périlleux : « Mon ami , disait-il à Delisle de Sales, je ressemble au Sicambre Clovis : aujourd'hui que mes rêves politiques se sont évanouis, je suis tenlé de brûler ce que j'ai adoré, et d'adorer ce que j'ai brûlé. »

Page 1