‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 133 sur 146 · BABIL · texte numérisé non relu

BABIL

la tabagie enfumée ; on s'arrête dans les rues pour causer. Les voitures séparent les dialogueurs qui, malgré le danger et la remontrance du cocher, se rejoignent aussitôt pour achever leur phrase futile.

Est-ce dans l'organisation du Parisien qu*il faut chercher la source de ce déluge verbeux^ intarissable? Les vers de Voltaire et les notes de Gluck ont occupé les babillards pendant des années entières, et les journalistes ont reversé ensuite dans les feuilles périodiques ce débordement de paroles. ' Les journalistes ne sont-ils pas des espèces de babillards, qui entassent par jour, par mois, par semaine, des mots vides de sens, et qui, pour démontrer le vice d'une période et la mauvaise structure d'un hémistiche, emploient à cette grande réformation plusieurs feuilles de papier ? Si l'Intimé des Plaideurs remonte audelà du déluge, tout journaliste ne commence-t-il pas son rapport par vous parler du siècle d'Auguste et du siècle de Louis XIV, et le tout pour infirmer la naissante célébrité d'un auteur? N'a-t-on pas imprimé dix mille brochures sur la prééminence de Corneille * ou de Racine? N'a-l-on pas répété fastidieusement dans toutes les sociétés leur ennuyeux parallèle, et les jeunes riroeurs savent-ils dire encore autre chose?

Phocion appelait les babillards, larrons de temps. Il les comparait ensuite à des tonneaux vides, qui rendent plus de son que les tonneaux pleins. Orateurs des cafés, orateurs des salons, orateurs des journaux, orateurs des foyers, vous n'êtes que des futailles I

Vainement voudrait-on étouffer dans le Parisien un babil indiscret ou présomptueux qui lui est naturel ; ce penchant est irrésistible. Depuis la tête du ministre jusqu'à la jambe du danseur, il faut qu'il dise son mot sur tout ; il faut qu'il répète l'épigramme du jour ; c'est pour lui un triomphe. Mais son caquet est aussi inconstant que ses idées. Attendez huit jours, et ce parler bruyant qui semblait devoir tout renverser, quit-

tera un ëdit ou un ministre, pour tomber sur une ariette ou sur un demi-poête.

Fat, falaUé.

Le magistrat, quand il est fat, Test beaucoup plus que rhomme d'épée.

Qui croirait que le fat de nos jours est une espèce de misanthrope qui fronde tout, affiche un grand fonds de mépris pour tous les hommes, et serait infiniment caustique s*il avait le talent de Têtre? Sa mémoire n'est plus meublée d'un amas de mots nouveaux, de noms d'étoffes, de ragoûts, de vins, de chevaux, de chiens, de bijoux, d'équipages ; il est silencieux et froid. 11 veut qu'on le croie profondément occupé de quelque grand objet.

La fatuité prend sa source à la cour, et n'y existe pas, parce que le courtisan ne prononce pas même l'orgueil qu'il a dans le cœur ; mais le fat veut imiter le courtisan, et les manières fausses, affectées, naissent en foule. De là vient qu'un fat de cette espèce dit à la ville : J'arrive delà campagne. — Voilà donc pourquoi vous êtes d^ une rareté si singrUière; quelle manie avezvous de vous invisibiliser? — (/est que nous avons chassé la grosse bête.

Les sottises parisiennes sont ordinairement si fugitives, qu'on ne peut plus les considérer que comme des ombres légères, qui doivent fuir dans le vague du tableau. Le persiflage a disparu avec les agréables du jour; le ton des halles, illustré pendant un moment par Yadé, n'est plus en vogue nulle part. Les pages des auteurs ne sont plus divines.

Il faut avertir les Allemands qu'on ne voit plus les petitsmaîtres papillonner de loge en loge, faire les singes par le trou de la toile, traverser le théâtre, tracasser les actrices dans les foyers. Ils ne tapagent plus avec des fiacres. On ne les voit plus

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