BABIL
autres endroits oii se lisent les gazettes. Un orateur préposé par la police endoctrine la troupe écoutante ; il est rarement contredit. Osez combattre le harangueur et les leçons dic^tées qu'il distribue, l'espion averti aura bientôt son oreille à votre bouche.
Ces groupes (que le fusil du guet aurait dispersés autrefois) ont reçu la pernniission de raisonner sur le pavé, le pied dans le ruisseau, au bruit des carrosses qui passent et qui interrompent le zèle et l'éloquence de l'orateur; car la roue écraserait tout comme un autre ce Démosthène nouveau.
Ce qui étonne le plus, c'est de voir de pauvres diables tout déguenillés se passionner pour une nouvelle récente, et s'en rassasier comme si c'était du pain.
Plusieurs se font aides-de-camp et servent à la correspondance des nouvelles qui circulent parmi ces groupes ardents à se nourrir de bavardage, et qui oublient l'heure du souper et leur famille, pour se livrer à la singulière manie d'écouter et de dire des sottises en plein air.
La police ne leur conteste pas ce rare plaisir ; et c'en est un bien vif pour l'observateur, que d'examiner ces figures grotesques, et d'entendre les réflexions baroques qui enchérissent encore sur les préventions et les erreurs des gazettes les plus anti-anglicanes. - %
Babil.
Point de peuple qui égale le Français pour la volubilité de la langue. Le Parisien se dislingue encore par une prononciation rapide. Il parle en général très-longtemps sans rien dire, ou plutôt en disant des riens. Écoutez une conversation de deux personnes qui se connaissent à peine ; c'est une foule de compliments, puis de questions coup sur coup; tous deux parlent à la fois, et aucun ne se pique de répondre.
Au moindre marché dans une boutique, on entre en conversation sur un tas de choses étrangères à l'objet ; c'est un verbiage éternel pour terminer le plus petit achat, et la diminution de quelques sous use la poitrine des deux discoureurs.
On a déjà beaucoup parlé dans une chambre ; mais ce n'est pas encore assez ; il est d'usage de recommencer la conversation à la porte, sur le pallier et tout le long de l'escalier. On se répond encore quelques mots jusques dans Téloignement^ et tout cette abondance de paroles se réduit à des répétitions.
Dans les cafés, oyez les disputes criardes, bavardes et sottisières. Ici sont des rimeurs échauffés, qui se transportent pour ou contre des hémistiches ; plus loin d'épais bourgeois qui commentent longuement une gazette inutile. Cette pétulance de langue est si familière aux Parisiens, que chaque table de café a son parleur. S'il est seul, il entretient le garçon affairé, la cafetière qui change la monnaie : et à leur défaut, il cherche des yeux un écouteur.
Les cochers et charretiers, après les jurements usités, commencent entr'eux une rixe de paroles grossières ; les gourmades n'arrivent qu'à la suite du bavardage, et le bavardage leprend après les coups de poing.
Dans les coches d'eau on ne s'entend point ; c'est une rumeur confuse, perpétuelle. Les mariniers ont peine à se communiquer les mots de la manœuvre. Quand deux coches viennent à se rencontrer, il s'élance de chaque tillac quelque voix forte en gueule^ qui devient excitative pour tous les passagers. Alors c'est une bordée d'injures précipitées ; c'est à qui réduira son voisin aux abois. Les voix tonnantes et aigres se répondent ; et les coches sont à deux cent toises, qu'une clameur prolongée vient encore porter à l'oreille une sottise modulée sur un ton particulier.
Il est donc impossible au gouvernement de lier la langue du Parisien. Affilée, aiguisée, babillarde, pétulante, elle s'exerce surtout et partout. On babille dans le salon doré, comme dans