‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 135 sur 146 · ROUÉ · texte numérisé non relu

ROUÉ

plus la même attention dans ses paroles^ et Ton se venge ouvertement avec les mêmes armes qui nous ont blessés.

Quand la logique scolastique jouissait encore de quelqu'honneur^ on raisonnait de suite en discutant le pour et le contre. Aujourd'hui que le style épigrammatique a pris faveur, on passe de branche en branche^ et une conversation raisonnéc et suivie pai*aîtrait insoutenable.

On disait autrefois, menteur comme un laquais. Cela voulait dire que les hommes d'une certaine condition ne mentaient pas. Aujourd'hui, avec quelle effronterie ne prodiguent-ils pas de vaines promesses !

Si la vraie politesse consiste dans l'intention, qu'est au fond la nôtre? Mais dans son mensonge elle met du liant dans le commerce du monde, et personne pour son intérêt ne s'avise de pénétrer au-delà de la surface.

11 nous est venu depuis peu une clarté fatale ; on s'est aperçu que le désir d'une grande réputation était un préjugé. Et qui nous a donné cette idée destructive? c'est le ridicule que le fat moderne a su jeter sur une vertu, et le plus souvent ce ridicule a été l'ouvrage d'un bon mot.

Roué*

C'est un mot créé par V extrêmement bonne compagnie, ainsi qu'elle s'intitule elle-même. Mais comment a-t-elle pu adopter une expression qui réveille une idée de crime et de supplice, et l'appliquer si légèrement? On va jusqu'à dire un aimable roué. Qu'est-ce donc qu'un roué aimable? demandera un étranger qui croit savoir la langue française. C'est un homme du monde, qui n'a ni vertus ni principes; mais qui donne à ses vices des dehors séduisants, qui les ennoblit à force de grâces et d'esprit.

Voilà donc une idée complexe qui a donné lieu à un terme nouveau. Taus les roués dit-on , ne sont pas sur la roue.

On dit d'un homme en place qui se permet tout , c'est un grand roué : son effronterie, son audace, justifieront ses vices et son ambition : s'il triomphe, s'il abat ses rivaux, il poile répithète honorable ; s''il succombe, on la lui retranche.

Si les étrangers s'étonnent qu'un pareil mot ait pu se naturaliser dans notre langue, qu'ils apprennent que de détestables plaisanteries de bourreaux , ont circulé longtemps et circulent encore dans toutes les bouches.

Un abbé fut pendu, il y a trente ans, pour de faux billets de banque : le malheureux, au pied de la potence, s'accrochait à l'échelle; le .bourreau lui dit : allons; montez donc, monsieur fabbé; vous faites T enfant. Tout Paris a répété ce mot affreux.

Un ivrogne sort d'un cabaret, place de Grève. On avait fait une exécution; il était nuit : le patient hurlait sur le roue, la douleur lui arrachait . des jurements et des imprécations; l'ivrogne levant la tète vers l'échafaud, prend pour lui ces injures , et dit tout haut , ce n'est pas tout que d^étre roué , il faut encore être poli. Paris s'amouracha de ce mot insensé ; ilût fortune dans tous les cercles (i).

Lors du supplice de Damiens, un académicien fendit la presse avec beaucoup d'efforts, poyr voir de plus près les tortures ingénieuses des bourreaux; le maître exécuteur, dit des hautesœuvres, l'aperçut; il dit : laissez passer monsieur , c'est un amateur. Encore un mot qu'on cite en riant, et à tous propos.

Madame du Çhâtelet voyant M. de Voltaire triste, et ne disant mot depuis plusieurs joiurs, dit à la compagnie, qui lui demandait ce qu'il pouvait avoir : vous ne le devineriez paSy wa«5 je le

{{) Le lieutenaat-général de police Sartioes en adressait un tout pareil à Beaumarchais, après l'arrêt flétrissant du Parlement, qui avait été bien plutôt un triomphe pour le formidable adversaire de Goëzman : — « Ce n'est pas tout que d'être blâméj il faut encore êUe modeste. » {NoU de Véditeur.)

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