‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 137 sur 146 · LE PARLEMENT · texte numérisé non relu

LE PARLEMENT

voir absolu ? N'ont-ils pas eu des moments de force et de sagesse ? Mais pourquoi sont-ils presque toujours en-deçà des idées do leur siècle? Pourquoi ont-ils été mus tantôt par la cour, tantôt contre cette même cour^ et le plus souvent à leur insu?

Pourquoi le parlement de Paris s'est-il comme détaché des autres cours? Pourquoi s'esl-il opposé à la suppression des corvées, à la suppression des maîtrises? Pourquoi maintient-il les plus vieilles prérogatives et les plus abusives^ le gouvernement féodal étant tombé et ne devant plus exister^ puisqu'il n'y a plus qu^un maître? Pourquoi^ sollicité par Tautorité royale, a-t-ii refusé d'assurer aux protestants Tétat civil? Pourquoi a-t-ii soutenu le pour et le contre^ comme s'il n'était jaloux que d'élever la voix ? D'où naît sa faiblesse étrange dans telle circonstance^ et sa force prodigieuse dans telle autre?

Ce corps a-t-ilune politique suivie, ou bien obéit-il au hasard? Serait-il comme le petit poids qui court sur la balance romaine? Ici il n'est que zéro^ là il fait tout-à-coup équilibre à une force puissante et considérable.

Gomment les parlements, devant être chers aux souverains qui ont tout gagné par leur implantation dans le corps politique, ont-ils presque toujours été exposés à Thumeur capricieuse de ces mêmes souverains ? Qu'est-ce que l'enregistrement ?je n'ai jamais su le comprendre. Qu'est-ce que ces remontrances qui ont quelquefois une éloquence mâle et patriotique, dignes des républiques, et qui n'ont rien opéré? Enfin qu'est-ce que la résistance des membres du parlement aux volontés du monarque ? Sont- ils des représentants de la nation, ou de simples juges créés pour rendre la justice au nom du Roi ?

Voilà des questions délicates, qui n'appartiennent point à cet ouvrage, et que je me garderai bien de vouloir résoudre. Les raisonnements et les faits peuvent militer de part et d'autre, et les circonstances seules feront de ce corps une ombre ou une réalité.

Si les Bourbons régnent aujourd'hui, ils le doivent à la fer-

meté du parlement de Paris lors de la ligue. 11 pourrait renaître un jour une époque à peu près semblable, où ce corps influerait d'une manière aussi inattendue et tout aussi décisive .

Il a fait le mal comme le bien : obéissant à je ne sais quel moteur invisible qui le domine tel jour, ses principes ne paraissent rien moins que fixes. 11 est toujours le dernier à embrasser les idées saines et nouvelles. Il semble vouloir combattre aujourd'hui cette philosophie dont la voix lui a été dernièrement si utile. 11 a tort. L'établissement de Facadémie française ( qui le croirait! ) lui a inspiré dans le temps lesplus vives alarmes. Lâché contre les jésuites, il a dévoré sa proie avec trop de fureur. 11 paraît avoir un besoin sourd de détruire, plutôt que d'édifier ou de réformer avec une sage constance.

Le parlement de Paris a fait bmler vif en 1663 Simon Morin, parce qu'il se disait incorporé à Jésus-Christ, Cette épouvantable barbarie date du beau siècle de Louis XIV, lorsqu'il donnait des fêtes élégantes et superbes, lorsque Corneille, Racine, la Fontaine écrivaient, lorsque Lebrun tenait le pinceau, lorsque Lully et Quinaut mariaient leurs talents. Mais les poètes^ les peintres^ les sculpteurs, les musiciens décorent une nation et ne l'éclairent pas.

Un philosophe courageux aurait sauvé la vie à Simon Morin, en démontrant la double démence des juges et de Taccnsé. Ce philosophe ne se trouva pas* Boileau fit la môme année une plate satyre, non contre le parlement qui avait livré à Thorrible supplice des flammes un insensé, mais contre quelques auteurs qui ne versifiaient pas aussi heureusement que lui. Racine, s'enfermant dans son cabinet, composa une tragédie française d'après une tragédie grecque; il immola son Ipkigénie, et parla de Calchas^ sans oser faire la moindre allusion à cette atroce cruauté. Fénelon lui-même n'a rien dit. Qui de tous ces hommes célèbres a parlé? C'est une honte éternelle à tous les écrivains polis du beau siècle de Louis XIY, quô je serais tenté d'appeller à demi-barbarei

Page 1