SUPPOSITION
prodigieuse armée qu'il commandait, versa des larmes en songeant qu'avant peu tiant de milliers d'hommes disparaîtraient de dessus la terre. Et ne puis-je pas aussi, affecté du même sentiment, pleurer d'avance sur cette superbe ville?
On avu en un clin d'oeil une capitale ensevelie sous ses ruines ; quarante-cinq mille personnes frappées d'un coup de mort ; la fortune de deux cent mille sujets détruite ; une perte générale de deux milliards : quel tableau des vicissitudes des choses humaines ! Ce phénomène terrible aiTiva le premier Novembre 1755.
Ëh bien, ce coup de foudre qui abîma tout^ sauva le Portugal aux yeux de la politique : il était conquis, sans ce désastre qui prêta à la réformation, mit une égalité aux fortunes particulières, réunit les cœurs et les esprits, et détourna les révolutions qui le menaçaient.
Considérée du côté physique, l'ancienne Lisbonne n'était qu'une cité d'Afrique, c'est-à-dire, une vaste bourgade, sans ordre, sans proportions : les rues étaient étroites et mal distribuées. Le tremblement abattit en trois minutes ce que la main timide des hommes aurait été si longtemps à renverser. Le goût déplorable des Maures tomba, et la ville se releva pompeuse et superbe.
Que savons-nous sur ce qui sort du sein des désastres ? Que
savons-nous? Paris détruit. Oh! je dirai toujours comme
dans Mcmnon r Ce sera bien dommage,
SapposKIon.
Je vais faire une supposition qu'on appellera certainement bizarre, forcenée, extravagante ; mais j*ai mes raisons pour ne pas la passer sous silence. Si tous les ordres de l'État assemblés, ayant reconnu après un mûr examen que la capitale épuise le
royaume, dépeuple les campagnes, ruine Tagricultiire, cache une multitude de bandits et d'artisans inutiles, corrompt les mœurs de proche en proche, recule l'époque d'un gouvernement formidable à Tétranger plus libre et plus heureux ; si tous les ordres de TÉtat, dis-je^ tout vu et considéré, ordonnaient qu'on mit le feu aux quatre coins de Paris^ après avoir préalablement averti les habitants une année d'avance... quel serait le résultat de ce grand sacrifice fait à la patrie et aux générations futures? Serait-ce là en effet un service rendu aux provinces et au royaume ? Je vous laisse à examiner et à décider cet intéressant problème, lecteur; et notez bien que dans cet embrasement je comprends Versailles^ qui n'est qu'un appendice de la monstnieuse ville; car Versailles n'existe que par Paris, comme Paris semble n'exister que pour Versailles.
Allons, évertuez-vous, mou cher lecteur. Je ne vous dirai pas mon mot aujourd'hui; je m'en donnerai bien de garde : avec de bons yeux, tels que les vôtres , on voit des choses que d'autres n'ont point vues, ou qu'ils ont mal vues, ce qui revient au même.
Et vous, mes chers Parisiens, consentirez-vous à être brûlés, j'entends seulement vos maisons et vos édifices? Mais ne sachant pas combien je vous chéris, vous me condamnez moimême au bûcher, sur cette simple supposition Allons, appelez tous les seaux, toutes les pompes de la ville, pour éteindre ce furieux incendie : il n'y a plus que de la fumée. Bon ! vous voilà sûrs de vos maisons à huit étages. Mangeons du pain de Gonesse, comme par le passé, et vogue la galère !