QUE DEVIENDRA PARIS
grande ville^ ensevelie et dëcédée ? Son squelette gigantesque épouvantera les regards ; les travaux exciteront à de nouveaux travaux: nos neveux, en trouvant nos marbres, nos bronzes, nos médailles, nos inscriptions, s*agiteront sur ce que nous avons été; et si mon livre échappe à la destruction, ils prendront peut-être pour un roman fantastique les vérités qui y sont déposées, tant leurs mœurs et leurs idées seront différentes des nôtres ! villes anciennes de TAsie, et qui n'êtes plus ! empires effacés ! générations dont les noms nous sont même inconnus! fameux Atlantes ! et vous peuples qui avez respiré sur ce globe, dont la superficie est incessamment déplacée, dites quels étaient vos arts ? Faut-il que tout périsse ? Et les travaux accumulés de rhomme, qu'il a cru immortaliser par la précieuse découverte de rimprimerie, périront-ils, à la fin, puisque le feu, le despotisme, les secousses du globe et la barbarie détruisent jusqu'aux feuilles légères où sont empreintes les pensées utiles du génie?
Notre vue plonge dans le monde historique à quatre mille ans, pas davantage ; encore n'apercevons-nous de ce monde que des sommités qu'environnent des nuages, et où la vue se perd. Tous ces faits éloignés, quoique séparés par de grandes distan* ces, se touchent comme -très -voisins; et dans cet intervalle de siècles une foule prodigieuse d'événenemts nous échappent. Il en sera de même pour nous; l'avenir engloutira les faits les plus importants, pour n^ laisser que le souvenir ou le nom de siècles. temps! les individus, les villes, les royaumes, tout finit par Me jac6^
Herculanum et Pompéia, villes détruites par une seule et même éruption du Vésuve, il y a près de dix-sept cents ans, exhumées de nos jours, nous montrent leurs peintures, leurs sculptures, leurs arts, les ustensiles de leurs foyers domestiques ; et nous avons une idée de l'imagination féconde et de l'habileté des anciens artistes. La lave, les cendres, la pierre ponce ont conservé ces monuments, comme pour nous offrir une future
image de ce que nos cités deviendront à leur tour; mais peut* on réfléciiir à cette catastrophe sans redouter les accidents de la nature, la fureur des cléments, celle des conquérants^ plus terrible encore ? Qu'offrirons-nous dans deux mille ans aux regards curieux et scrutateurs? Quelle est la statue, quel est le livre qui surnagera sur Fabime de nos arts engloutis ou renversés par les ravages du temps, ou par lecouiTOux des rois?
La poudre infernale (dont les magasins se sont multipliés surtout en Europe, et auxquels une étincelle suffit pour tout dévorer] ne devient-elle pas^ dans les mains de Tambition ou de la vengeance, un moyen Immense de destruction, et plus dangereux mille fois que les matières embrasées que les volcans vomissent de leur inépuisable cratère? Les fléaux de la nature ne sont plus rien en comparaison de ceux que Thomme a créés pour sa ruine et celle des populeuses cités qu'il habite.
Les manuscrits trouvés dans les maisons d'Herculanum et de Pompéia^ qui se déroulent si lentement, manifestent les caractères de la langue grecque ; mais c'est le hasard qui nous a livré Tun plutôt que Tautre : ainsi dans trois mille ans, quel sera Touvrage destiné à donner à nos descendants une idée de nos connaissances morales et physiques? Quel livre aura Thonneur de rallumer le flambeau éteint des sciences? Tel dictionnaire, peut-être, que nous méprisons aujourd'hui^ sera accueilli avec transport; et une de nos compilations que nous jugeons fastidieuses^ deviendra plus précieuse sans doute à la postérité, que les vers de Corneille, de Racine, de Boileau et de Voltaire. Oui^ il appartiendra peut-être à une brochure dédaignée, de fixer de préférence Tattention de ces peuples nouveaux.
Que nos orgueilleux écrivains ne s'arrogent donc pas le droit de mépriser quiconque aujourd'hui tient la plume comme eux; car l'auteur qui fera fortune dans trois mille ans^ qui dominera les esprits d'alors, qui les éclairera^ nul de la génération actuelle ne peut ni le nommer ni le deviner.
Paris détruit ! Xei-xès, après avoir attentivement considéré la