‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 35 sur 146 · AMOUR DU MERVEILLEUX · texte numérisé non relu

AMOUR DU MERVEILLEUX

AuglaJs d'une ignorance crédule ; mais Tamour du merveilleux a agi sur ce peuple , comme il aurait fait à Paris , à Madrid , à Vienne. Chacun se disait : Il n'est pas possible que cet homme veuille tromper tout le monde, lorsqu'il invite avec éclat tout un public , lorsque les aUGches, plaquées contre les murailles, annoncent ce prodigieux tour de force. Quand l'opérateur se trouvera sous les yeux d'une nombreuse assemblée, qu'on ne brave point impunément, il y aura là-dessous quelque chose d'extraordinaire et qui ne se devine point. Si ce charlatan eût dit à chacun en particulier : Venez chez mot, je me mettrai totU entier dans une pinte; on lui aurait ri au nez : mais au moyen de l'affiche imprimée et collée , au moyen de l'assurance effrontée du prometteur, vu le concours du monde, l'argent des billets, la foule et la publicité, chacun se disait secrètement : On ne saurait se jouer à ce point d'un public respectable. Tel est le peuple : il ne croit pas qu'on puisse le tromper en corps. L'idée de la fuite de l'homme, emportant l'argent des curieux et laissant la bouteille vide sur la scène ne viilt à personne. Les promesses hardies gagneront toujours le peuple, et surtout en financés. Que nVt-il pas prêté en France depuis cent ans (1) ? Depuis, un faiseur de miracles, sans y songer et sans le vouloir, a entraîné tout Paris ; et, sans la police, on en faisait subitement un Dieu (2). Depuis, un enfant a vu sous terre^ et des

(1) Voici quelques détails sur cette facétie, qui ne fut pas du goût de tout le monde, 00 se l'imagine. Un beau matin, l'idée Tint à lord Chesterfield de métamorphoser l'ao de tes porteurs de chaise en physicien italien, et, le travestissement une fois opéré, toute la ville de Londres est réveillée par l'annonce du plus incroyable prodige. Le physicien italien se faisait fort d'entrer tout entier dans une bouteiUe d'one pinte 1 Le miracle devait avoir lieu sur le théâtre de Covent-Garden. Tous vous imaginez quelle afflnence : quatre mille personnes assiégeant la salle et achelaot laborieusement le droit d'assister à cet étrange phénomène I Pendant cela, ritalieo de contrebande, le porteur de milord de prendre le large et de décamper aiec l'argent versé à la porte pour voir le contenu plus grand que le contenant. Us bourgeois de Londres, les faiseurs de paris en furent, comme de juste, pour ienrt frais de curiosité et de déboursé. {Note de l'éditeur.)

(2) En 1772, si je ne me trompe, rue des Ciseaux, trente mille hommes disaient : Citi un prophète ; il guérit en touchant, La rue ne désemplissait pas d'estropiés,

académiciens et des gazetiers Font cru et annoncé. Depuis, un chanoine d'Étampes a demandé cent mille livres d'une machine avec laqttelle il voyagerait dans ^air, et les cent mille livres ont été déposées chez un notaire (i).

L'amour du merveilleux nous séduit donc toujoui-s, parce que, sentant confusément combien nous ignorons les forces de la nature, tout ce qui nous conduit à quelques découvertes en ce genre est reçu avec transport.

d'aveugles, etc. C^était nœ frénésie, mais qui avait cela de particulier, qu'elle ne sortit pas d*uD caractère calme, coofiaut, tranquille. Il n'y eut point de tnroalte, point de cet emportement si commun dans les émotions populaires. Une persuasion intime avait rendu les esprits modérés. On s'approchait de la maison, pour ainsi dire, en silence. Le guérisseur avait un air modeste et simple : il était devenu pro' phèU à son grand étonoement et comme par hasard. On le fit sortir de Paris avec sa femme. Le peuple, le Toyant partir, se mit à le bénir, et se dispersa sans plaintes ni murmures'. On ne vit jamais une si grande aflluence, et plus de tranquillité dans la multitude. INole de Mercier.)

(1) Ce chanoine s'appelait Desforges. Ce n'était pas la première fois, du reste, qu'il occupait le public de ses rêveries. En 1758, il fit paraître un livre qui devait soulever et souleva contre lui l'indignation et les foudres ecclésiastiques. Ce livre avait pour titre : Avantages du mariage^ et combien il est nécessaire et salutaire aux prêtres et aux évéques de ce tempS'Ci d'épouser une fille chrétienne. Un arrêt du parlement condamna l'ouvrage à être brûlé par la main du bourreau. Quant à l'auteur, il fut misa la Bastille, d'où il fut transféré dans le séminaire de Sens. Les loisirs que lui procurèrent ces deux résidences forcées lui permirent d'étudier à fond l'amour des hirondelles, qu'il chanta avec une verve si désordonnée que l'on arrêta la publication de son poëme. Il se jeta alors dans la mécanique. Sa première idée fut de donner des ailes à un paysan. Il l'empluma de la tête aux pieds, le fit monter au haut d'un clocher, et lui dit de s'élancer, sans rien eraindre, dans l'espace. Notre homme ne fut pas de cet avis, et refusade tenter l'aventure. Ce fut alors que l'abbé Desforges eut recours à sa gondole volante et ouvrît une souscription. Les fonds versés, il fallut bien s'exécuter. Le chanoine se fait porter par quatre paysans sur une hauteur, près Étampes; le signal est donné, la gondole est livrée à elle-même; mais, au lieu de décrire dans l'espace une ligne horizontale, elle tomba lourdement à terre, entraînant le nouvel Icare, qui en fut quitte pour une légère eontusion au coude. « On ne brûlera jamais le chanoine comme sorcier, dit Grimm. Tout ce qu'il sait de magie se réduit à une chose très-simple : il a fabriqué nue espèce de gondole d'osier, il l'a enduite de plumes, il l'a surmontée d'un parasol de plumes; il s'y campe avec deux rames à longues plumes, et il espère, à force de ramer, de se soutenir dans les airs et de les traverser. Le miracle ne s'est pas euQore fait, mais il peut se faire encore, et la foi du chanoine se soutient malgré sa culbute. »

.{Note de Véditeur.)

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