‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 4 sur 146 · X MERCIER · texte numérisé non relu

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beaucoup de morts et de blessés dans le combat, eh bien , j'ai une autre armée en réserve, je marche une seconde fois, car je brûle de culbuter tous ces corps académiques, qui n'ont servi qu'à rétrécir l'esprit de Thorame... Il n'y a rien de tel qu'un peuple sans académie, pour avoir une langue forte, neuve, hardie et grande. Je suis persuadé de cette vérité comme de ma propre existence. Ce mot n'est pas français, et moi je dis qu'il est français, car tu m'as compris : si vous ne voulez pas de mon expression, moi je ne veux pas de la vôtre. Mais le peuple qui a Timagination vive, et qui crée tous les mots, qui n'écoute point, qui n'entend point ces lamentations enfantines sur la prétendue décadence du goût, lamentations absolument les mômes de temps immémorial, le peuple bafoue les régenteurs de la langue, et l'enrichiL d'expressions pittoresques,tandis que le lamentateur s'abandonne à des plaintes que le vent emporte. J'en appelle donc au peuple, juge souverain du langage •, car si l'on écoule les puristes, l'on n'adoptera aucun mot, Ton n'exploitera aucune mine, Ton sera toujours tremblant, incertain ; l'on demandera à trois ou quatre hommes s'ils veulent bien nous permettre de parler et d'écrire de telle ou telle manière, et quand nous en aurons reçu la permission , ils voudront encore présider à la structure de nos phrases : l'homme serait enchaîné dans la plus glorieuse fonction qui constitue un être pensant. Loin de nous cette servitude : la hardiesse

dans l'expression suppose la hardiesse de la pensée

La langueest à celui qui sait la faire obéir à ses idées. Laissez la langue entre les mains de nos feuillistés, folliculaires^ souligneurSj elle deviendra nigaude comme eux. Donnezvous la peine d'orienter la carte de la littérature, pour en désigner le midi et le septentrion, c'est-à-dire les gens de

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lettres d'un côté, qui produisent des ouvrages, qui creusent les idées, qui vont en avant, et de l'autre, les jugeurs impuissants à créer, et qui sont les dignes objets de la risée publique. Que reste-t-il de toute la scolaslique de Tabbé Desfontaines jusqu'à celle de nos jours? c'est du langage sorbonique littéraire, rien de plus. »

u Songeons, dit-il ailleurs, que toutes ces magnifiques expressions, aujourd'hui admises dans notre langue, ont été mal accueillies dans leur origine^ qu'il y a des milliers de volumes qui blâment le langage de nos grands écrivains, et que, sans le mépris dont ils ont justement frappé leurs iaeptes adversaires, nous serions privés de leurs chefsd'œuvre. Constamment néologue dans mes écrits, et surtout dans mon Tableau de Paris^ j'ai fait lire le Tableau de Paris à toute r Europe : c'est que je sais mieux peut-être, que tel qui se dit mon adversaire, ce qui doit plaire aux hommes de lous les temps et de tous les lieux. Mais savez-vous ce qui rend les sols incurables? c'est la gravité pédantesque avec laquelle ils traitent des matières de littérature, qui sont toutes d'instinct et qui ne vont guère au delà de l'instinct. Vous ne vous en doutez seulement pas, sermonneurs du Mercure ! Or, dites-moi , avec vos parallèles , qu'ai-je de commun avec le pédagogue Laharpe, ce fakir littéraire qui a passé sa vie à regarder des cirons au bout de son nez ? Ce petit juge effronté des nations, qui ignore la langue de Millon et de Shakespeare, et qui ne sait pas même la sienne, est-il jamais sorti de la vanité collégiale, de la prévention ignorante ou de la pédanterie académique ? il est parfaitement inconnu chez l'étranger. Copiste éternel ! c'est ce scolaire cependant qui juge et calomnie lous ses confrères 5 il a remboursé la haine de tous. Mais comme je suis né sans fiel, je ne lui

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adresse que le dédain, disposé à Téclairer sur la composition originale (1), s'il consentait à l'être, ou plutôt s*il ne lui était pas interdit à jamais de comprendre une idée haute. Je ne me serais pas permis ce ton envers lui, s'il n*avait pas indécemment attaqué une foule de gens de lettres recommandables; mais il faut remettre à sa place un auteur qui n'est au fond qu'un homme de collège, et qui s*arme d'une férule qu'on peut aisément lui arracher. »

Môme fougue, même déchaînement à l'endroit de Thémistiche et de la rime ; en fait de vers, Mercier ne veut que de la prose. « Qui n'aurait pitié, s'écrie le Luther littéraire, de tous ces jeunes gens perdus, abîmés dans la versification française, et qui s'éloignent d'autant plus de la poésie? Je suis venu pour les guérir, pour dessiller leurs yeux, pour leur donner peut-être une langue poétique; elle tiendra au développement de la nôtre, d'après son mécanisme et ses anomalie». Médecin curateur, je veux les préserver de la rimaille française, véritable habitude émanée d'un siècle sourd et barbare; monotonie insoutenable, enfantillage honteux , qui, pour avoir été caressé par plusieurs écrivains, n'en est pas moins ridicule. La prose est à nous, sa marche est libre ; il n'appartient qu'à nous de lui imprimer un caractère plus vivant. Les prosateurs sont nos vrais poêles; qu'ils osent, et la langue prendra des accents tout nouveaux... Assurons à nos écrivains la liberté d'enchaîner tout à la fois et des expressions toutes nouvelles, et des inversions hardies; nous en verrons naître un coloris plus

(1) Mercier a fait un traité sous ce titre : Vues sur la composition çriginale, 1770.

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animé, une plus grande harmonie. Ne se plairait-on que dans le travail et la gêne? la difficulté vaincue sera-t-elle le premier mérite? Une singulière adresse tiendra-t-ellc lieu des sublimes beautés de la poésie? chercherons-nous enfin un vain plaisir dans une admiration stérile? Quant à moi, je souris de voir s'accréditer des licences qui tourneront à la plus grande gloire de la langue-, j'aime le slyle d'Atala (4), parce que j'aime le style qui, indigné des obstacles qu'il rencontre, élance, pour les franchir, ses phrases audacieuses, offre à Tespril étonné des merveilles nées du sein même des obstacles. Allez vous endormir près des lacs tranquilles ou des eaux stagnantes ; j'aime tout fleuve majestueux qui roule ses ondes sur les rochers inégaux, qui les précipite par torrents de perles éclatantes, qui emplit mon oreille d'un mugissement harmonieux, qui frappe mon œil d'une tourmente écumeuse, et qui me rappelle sans cesse près de ce magnifique spectacle, toujours plus enchanté des concordantes convulsions de la nature. Allumez-vous au milieu de nous, volcans des arts ! »

Le théâtre devait tenter Mercier, qui se jeta dans la carrière avec l'enthousiasme et l'audace de sa nature. Il tirait son chapeau à Corneille pour la grandeur de la pensée et Tcnergie de l'expression ; mais il ne déguisait pas le peu d*eslime que lui inspirait Racine (2). Quant à Voltaire et à Crébillon, il ne comprenait pas le courage d'inertie qu'exigeait l'audition de ces romans incolores qui, écrits en prose, eussent

(1) «Roman, disait Mercier dans une note, un peu imité de l'Homme iauvage, que j*ai publié il y a longtemps, mais qui porte e caractère d'un écrivain fait pour imposer silence à la foule des niais crUiqucs dont notre sol abonde. »

(9) Mercier a fait une satire en prose rimée contre Racine et Boileau.

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