XIV MERCIER
paru insoutenables. «J'y trouvais, avoue-t-il, une uniformité, une contrainte, une gêne, une forme monotone, un faux qui ne plaisaient pas beaucoup à mon esprit Qmoureux des beautés vastes et irrégulières (1). » 11 était fortifié dans ses antipathies natives par Tauteur du Sopha^ qui passait son temps à médire d'un genre illustré par son père. Mais Crébillon le fils n'avait point de préjugés, à en juger par ce qu'en rapporte Mercier : « Un jour, il me dit en confidence qu'il n'avait pas encore achevé la lecture des tragédies de son père, mais que cela viendrait 5 il regardait la tragédie française comme la farce la plus complète qu'ait pu inventer Tesprit humain (2).»
Mercier se sentait tout à fait incapable de faire de la tragédie dans le goût de Lemierre ou de M. de Guibert, lors môme qu'il n'eût pas éprouvé une répulsion, un mépris insurmontable pour ce genre conventionnel où Ton ne pouvait être ni simple, ni raisonnable, ni vrai. Le papillotage lui était tout aussi antipathique 5 il n'avait rien de ce qui convient pour cette comédie de mots dont la petite comédie du Cercle est l'un des modèles. Pour héros, il lui fallait le peuple; pour langage, le langage de tous les jours et de toutes les heures, la prose; pour fable, une action vraie, naturelle, morale , d'autant plus intéressante que le spectateur se sentirait plus voisin des passions ou des ridicules dont on le faisait le témoin 5 .qui enseignât en divertissant, car Mercier était philosophe avant tout, il n'écrivait pas pour le plaisir d'écrire, et ce mot tout récent de l'art pour l'art n'eût jamais été sa devise.
A l'heure qu'il est, nous pouvons rendre justice à Mercier
(1) Tableau de Paris, (5) Id.
SA VIE ET SES OEUVRES. xv
et reconnaître ce qu'il y a de vrai dans ses idées ; à part le style et les qualités individuelles de nos tragiques , Ton est bien forcé de convenir que le moule a bon besoin d'être refondu, et du tout au tout, pour devenir possible à notre époque. Mercier, en rompant brusquement , brutalement, si vous le voulez, avec les traditions et les routines du passé, avait bien quelque excuse; il avait même son modèle. C'est dans la lecture de Shakespeare qu'il avait puisé avec le besoin d'une autre forme la haine et le dédain de notre théâtre. Shakespeare était sa grande admiration, Shakespeare 'était son dieu ; il le savait par cœur, à une époque où les plus lettrés, à commencer par Voltaire, ne le connaissaient que de nom, ou ni de Laplace (car Letourneur ne vint qu'après), ni Ducis n'avaient encore tenté de le naturaliser parmi nous, celui-ci par sa traduction en prose, celui-là par ses timides et pâles imitations.
L'éducation du public était encore à faire; Mercier, dont les premiers ouvrages avaient été accueillis froidement, dans l'intérêt du public et le sien propre, crut devoir s'en charger et publia en conséquence un Essai sur l'art dramatique où il brisait les vitres de toutes les manières. Il s'exprimait en toute franchise et en toute audace sur des idoles révérées jusque-là. Corneille et Racine, les génies de leur siècle, ne sauraient plus être des classiques et des modèles chez une société débarrassée de ses langes, qui avait fait un pas de plus vers le progrès, dont les exigences, les raffinements , l'idéal avaient dû grandir et reculer leurs frontières. En un mot, leur temps était passé pour ne plus revenir; il fallait qu'ils cédassent la place à une autre génération d'écrivains et de penseurs, parmi lesquels, à la tête desquels, vous le sentez bien, marchait l'auteur de VAn deux mille quatre cent quarante.