‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 43 sur 146 · FILLES PUBLIQUES · texte numérisé non relu

FILLES PUBLIQUES

Une ordonnance de police fait défense au marchands de louer à ces femmes, à prix d'argent, à la. semaine ou à la. journée, des robes, des peUsses^ des mantelets et autres ajustements ; ce qui prouve d'un côté rextrêrae misère^ et de l'autre l'usure effroyable que ces marchands ne rougissaient pas d'exercer sur ces créatures, qui n'ont ni meubles ni vêtements, et qui sentent la nécessité de se parer^ afin d'être payées à un plus haut prix ; car une pelisse rend plus exigeante qu'un casaquin.

Toutes les semaines on en fait des enlèvements nocturnes, avec une facilité qui, trop excessive, ne saurait manquer de déplaire au spéculateur politique, malgré le mépris qu'inspire Tespèce que Ton traite ainsi. Le spéculateur songera à la violation de l'asile domestique dans les heures de la nuit, à la faiblesse du sexe, aux mauvais traitements qu'il essuie, et aux inconvénients qui en peuvent résulter, ces créatures étant quelquefois enceintes ; car le libertinage ne les dispense pas toujours d'être mères.

On les conduit dans la prison de la rue Saint-Martin, et le dernier vendredi du mois elles passent à la police ; c'est-à-dire, qu'elles reçoivent à genoux la sentence qui les condamne à être enfermées à la Salpêtrière. Elles n'ont ni procureurs, ni avocats, ni défenseurs. On les juge fort arbitrairement. . Le lendemain on les fait- monter dans un long chariot qui n'est pas couvert. Elles sont toutes debout et pressées. L'une pleure, l'autre gémit ; celle-ci se cache le visage; les plus effrontées soutiennent les regard de la populace qui les apostrophe ; elles ripostent indécemment, et bravent les huées qui s'élèvent sur leur passage. Ce char scandaleux traverse une partie de la ville en plein jour, et les propos que celte marche occasionne sont encore une atteinte à Thonnêté publique.

Les plus huppées et les matrones, avec un peu d'argent, obtiennent la permission d'aller dans un chariot couvert.

Arrivées à Thôpital, on les visite, et on sépare celles qui sont infectées, pour les envoyer à Bicôtre y trouver la cure ou la

mort : nouveau tableau qui s'offre à ma plume, mais que je recule encore, frémissant de le tracer^ et non guéri de Timpression horrible qu'il a laissé dans tous mes sens.

toi qui, loin des villes, respires en paix Fair des monts, heureux habitant des Alpes ! tu ne vois autour de toi que des beautés innocentes, pures et intactes, comme la neige qui couronne les sommets resplendissants de ces montagnes qui ceintrent rhorizon ; dans ce séjour des vertus, aussi éloigné par tes mœurs du siège brillant de la coniiption que tu en es loin par tes goûts simples et paisibles^ apprends à connaître et à mieux goûter les chastes embrassements d'une tendre épouse et les caresses d'une sœur aimée. Tu sais combien la pureté de Tâme et la modestie vraie et touchante prêtent de charmes et d'intérêt à la beauté, quelle distance infinie se trouve entre le sourire maniéré et le regard d'une Parisienne, et le front animé et pudiriue de ces vierges brillantes de fraîcheur et de santé, pour qui la débauche est encore un mot sans idées ! Ah! trop heureux l'épublicains, conservez tous dans vos paisibles retraites cette pureté de mœurs, gage de lafélicité et des vertus domestiques ; pleurez sur le jeune imprudent qui, épris d'un vain faste, amoureux d'un luxe puéril, trompé par une liberté licencieuse, va se précipiter dans les grossières voluptés de la capitale; retenez-le; cnchaînez-le; et de peur que des mots honteux ne viennent à frapper les chaste oreilles des jeunes beautés qu'il abandonne, et qui les feraient rougir sans qu'elles en comprissent toute l'étendue, dites-lui en langue non vulgaire : « Siste miser ! ibi « luxus et avaritiamatrimonio discordi junguntur ; ibi ingenui- (( tas morum corrumpitur et venditur auro ; ibi borribilis caco- « monades veneris templum et voluptatum sedes occupât; ibi (( amoris sagittae mortiferse et vcnenatœ ; ibi exercentur artes (( damnosœ, seu saltem vanae et prorsiis inutiles ; ibi moveutur li- (1 tes etjurgia; ibi justitia ipsa gladium pro miseris tenet; ibi (( miseros agricolas excoriant et procurator et publicanus, nec « missura cutem, nisi plena cruoris, hirundo ; ibi fastua et

a opes dorninantur ibi virlus laudalur et alget, dum vitia co- « ronanlur. Uiidè proverbium frequens et solemne : Omne ma" a lum ab urbe, »

On peut évaluer à près de cinquante millions par an ra]*gent que Ton prodigue aux filles publiques^ en les comprenant toutes sous cette dénomination. L'article des aumônes ne va guère qu'à trots millions ; disproportion qui donne à réfléchir. Cet argent va aux marchandes de modes ^ aux bijoutiers, aux loueurs de carrosses, aux traiteurs, aux aubergistes, aux hôtels garnis, etc. Et ce qui inspire un profond effroi, c'est que si la prostitution venait à cesser tout à coup, vingt mille filles périraient de misère, les travaux de ce sexe malheureux ne pouvant pas suffire ici à son entretien ni à sa nourriture. Aussi ce débordement est-il comme inséparable d'une ville populeuse ; et une infinité de métiers ne subsistent que par la circulation rapide des espèces qu'entretient le libertinage. L'avare lui-même tire son or de son coffre, pour en acheter de jeunes attraits que le besoin lui soumet; une passion plus forte a dompté sa passion chérie. Il regrette son or^ il pleure: mais Tor a coulé.

Aujourd'hui les filles publiques^ du haut de leurs fenêtres ou balcons, sifQent comme des couleuvres : c'est l'appel. Elles font bien de prendre l'accent juste, puisqu'elles recèlent le venin de la vipère.

On avait donné à une fille le nom à'Harpagine : cette courtisane ignorant que ce mot était synonyme au mal vénérien^ le portait avec candeur. Un académicien qui savait le grec la détrompa en lui rendant visite. Elle devint furieuse, et depuis ce jour-là elle ne veut plus porter que le nom d^une vierge.

11 n'y a plus qu'un moyen pour se débarrasser de ces nymphes

nocturnes qui vous assiègent de toutes parts, c'est de leur dire cnergiquementje n'ai plus d'argent.

Quelquefois, le soir^ on rencontre dans les rues le guet à pied qui, tenant le fusil sous son bras, conduit galamment de l'autre une jeune fille, tandis que son camarade tient une vieille matrone; c^est un enlèvement, soit qu'il y ait eu tapage, soit que le jour de la punition soit arrivé.

L'une, qui est novice^ se désespère et se lamente; celle-ci, plus effrontée, tient tête au soldat qui la mène.

Le plus souvent elles sont en déshabillé^ et dans le plus grand désordre ; on ne leur a pas donné le temps de s'habiller; elles tiennent leurs jupes, qui tomberaient si elles n'y portaient pas la main. On les traîne d'un pas précipité, et à travers les boues, chez le commissaire qui a fait l'enlèvement. La canaille s'assemble et rit; l'une est échevelée, l'autre chante et brave Forage. Elles sont introduites dans l'étude du commissaire, devant le jeune clerc qui les reconnaît, mais qui ne peut adoucir le procès- verbal.

Elles déclinent leur nom ou celui qu'elles veulent prendre avant que d'être conduites à la prison de pénitence. Toutes les charges sont déduites avec des expressions non voilées; le commissaire et son clerc sont accoutumés à l'idiome des mauvais lieux, comme des académiciens le sont au beau langage. Au reste, les mots proscrits de la langue sont positivement dans toutes les bouches, depuis les princes jusqu'aux crocheteurs. Les femmes aujourd'hui se les permettent, et jurent comme les hommes, surtout à. la cour ; on dirait d'une particule explélive.

Tandis que Ton verbalise, ces filles aveilissent leurs amoureux de ce revers inattendu ; ils arrivent avec leurs physionomies de ribotteurs ; mais les champions n'osent délivrer leurs dulcinées. Elles sortent, et l'oii voit couler les larmes d'un enfant de treize à quatorze ans, tout auprès de l'immobilité^stupide d'une vieille dévergondée.

Ces victimes de riticontinence publique sont toujours forcées de mentir; le libertinage est puni, car il s'éloigne de la volupté^ il en devient Tantipodc. Telle fille au milieu de la prostitation a vécu trois anbées dans une maison de libertinage sans avoir connu un homme naturellement; il y a des prostituées qui sont pucelies, et elles sont loin de pouvoir s'appeler vierges. Tirons le rideau.

On appelle des impures toutes celles qui vaguent dans les rues, et cette dénomination s'étend jusqu'à celles qui se promènent au Palais-Royal; mais la débauche dans cette grande ville ressemble à ces taches noires dans un morceau de marbre blanc. L'innocence intacte est tout à côté du libertinage effronté, et ne se mêle point avec lui. Le second ordre de la bourgeoisie a des mœurs et des mœurs plus pures peut-être que dans tout autre lieu du monde; cependant la débauche, ou du moins son image, cercle de toutes parts ces maisons honnêtes^ et celles-ci sont inaccessibles à la corruption ; elles semblent même ignorer les désordres et les turpitudes qui|sont à vingt pas d'elles.

Les lois humaines ont leurs bornes; elles ne peuvent violenter trop durement, elles ne sauraient fouiller trop avant ; réformatrices de ce qui porte le scandale, elles augmenteraient le désordre en voulant Fanéantir. Les femmes sont les idoles de la faiblesse humaine. L'opulence les couvre de bijoux les plus précieux, des étoffes les plus riches. Le vice est embelli, pour ainsi dire, dans la personne d'une courtisane; il ne reprend ses traits honteux et sa couleur rebutante que dans les dernières victimes de l'incontinence. L'air libre et immodeste va à telle femme^ comment la police séparera-t-elle deux désordres égaux? Gomment sera-t-elle indulgente pour le libertinage paré roulant dans un char, et sévère pour le libertinage de détresse marchant dans les rues fangeuses ?

11 y a de la différence sans doute dans les noms^ lorsque celle-ci s'appelle la Ribotte, l'autre Belair, l'autre Caraco-Noir^ la quatrième Ventre-BleUy et la dernière comme le porte-en-

seigne de la procession, Tire-à-Toi; tandis qu'à TOpéra, les noms les plus harmonieux des saintes du calendrier sont élégamment choisis pour distinguer les superbes courtisanes; mais le métier n'est-il pas le même? Toutes ne reçoivent-elles pas également les offrandes volontaires du libertinage.

On a vu Tapologie du publicisme des femmes dans le Journal de Paris^ cette apologie était là bien déplacée. 11 n'était pas besoin de renforcer cette pente, et il est des tolérances publiques qu'il ne faut point du moins avouer publiquement; Sixte-Quint fit une guerre violente au publicisme des femmes. C'était un grand politique. Je pense que le gouvernement sera forcé, avant peu^ de donner une attention sérieuse, moins au désordre qu'au scandale; il pourrait mettre à profit plusieurs idées saines^ répandues dans le Pornographe, ouvrage de M. Rétif de la Bretonne^ qui a enseigné Tart d'ôter au vice ce qu'il a de plus redoutable, son effronterie. Dès qu'il sera voilé, il n'offensera plus l'ordre public. Dans les mains d'un habile législateur, le bien sort du mal, et voilà le grand secret de la politique.

La police ne permet pas à ces créatures d'ajouter l'adresse à l'impudence, et de se payer par leurs mains sur les effets et bijoux qu'elles peuvent surprendre à l'ivresse de la débauche, ou à la négligence de leurs dupes; les montres, les tabatières, les portefeuilles ne leur appartiennent pas plus qu'aux fiacres, lorsqu'on les oublie dans leurs voitures. 11 faut qu'elles restituent ces effets; car c'est assez de manquer à la pudeur sans offenser encore la probité. Elles sont poursuivies lorsqu'elles volent ou qu'elles escamotent, et sont forcées de lâcher sur-le-champ leur proie.

On n'affiche point qu'on a été volé de sa montre ou de sa tabatière dans un mauvais lieu : on affiche décemment qu'on l'a perdue, et l'on promet une récompense honnête; et quoi de plus honnête que de rapporter un bijou du centre d'un mauvais lieu ! Ainsi il y a combat d'honnêteté, et ce qui est honnête devient utile, comme Ta tant dit Gicéron; car on paye la fille

pour la montre Tolée. Alors elle est à Tabri de toutes poursuites : on suppose que le propriétaire Ta laissée tomber dans un moment ioattentif, et la fille n'est point censée une escroque, terme qui devient une injure même pour une prostituée.

La vigilance des orfèvres sert très-bien la police à cet égard; ils ont le coup d'oeil exercé à reconnaître les bijoux volés : les prix qu'y met le vendeur, sa tournure, son maintien^ tout les éclaire, et comme ils tiennent registres de tout ce qu'ils achètent, il est facile par eux de remonter jusqu'à la source du délit, et de reconnaître la première main, qui a usé d'une subtile adresse.

J'ai l'honneur de connaître le confesseur des galériens^ des filles de la Salpétrière et des marmotes des boulevards. Je vous réponds que la conscience de telle marquise l'embarrasserait plus que toutes ces consciences-là. Ces pécheurs grossiers ne déguisent point ce qu'ils ont fait; on n'a pas besoin de Içs interroger pour tirer la vérité du fond de leur âme coupable et franche. Ils ont obéi à leurs passions brutales, et leur confession roule d'elle-même; ils se repentent autant qu'ils peuvent se repentir; ils veulent avoir l'absolution, parce qu'ils ne se confessent que pour cela. Le confesseur des galériens et des marmottes ne subdivise donc point un cas de conscience, comme s'il avait à ses genoux une jeune carmélite. Il gronde et il absout. Il retrouve le même péché au bout de six mois; il gronde encore, mais il absout toujours: s'il refusait l'absolution, il verrait tous ces pécheurs désordonnés aller chercher un autre pénitencier, qui aurait appris que les galériens, les filles de la Salpétrière et les marmottes des boulevards marchent sur une pente insurmontable : il leur faut décidément l'absolution, parce qu'ils mettent tout dans l'aveu qu'ils font au confessionnal, pénitence, repentir, réparation, changement de vie.

légers moralistes! vous ne connaissez pas les hommes. Vous n'avez point confessé les galériens et les filles de Ja Salpêtrière,ils se confessent sans détours, et avec la même aisance

qu'ils ont commis le péché. Ils sont plus criminels que vicieux.

Est-ce qu'il en coûterait moins de révéler un crime qu^un vice. Les gens vicieux se confessent mal, et ceux qui ont tous les défauts ne se confessent point du tout. Voilà pourquoi ils ridiculisent encore la confession.

On appelle de ce nom celles qui, toujours couvertes de diamants^ mettent leurs faveurs à la plus haute enchère, sans avoir quelquefois plus de beauté que Tindigente qui se vend à bas prix. Mais le caprice, le sort, le manège, un peu d'art ou d'esprit mettent une énorme distance entre des femmes qui n'ont que le même but.

Depuis Faîtière Laïs qui vole à Longchamps dans un brillant équipage (que sans sa présence licencieuse on attribuerait à une jeune duchesse), jusqu'à la raccrocheuse qui se morfond le soir au coin d'une borne, quelle hiérarchie dans le même métier ! Que de distinctions, de nuances, de noms divers, et ce pour exprimer néanmoins une seule et même chose ! Cent mille livres par an^ ou une pièce d'argent ou de monnaie pour un quart d'heure, causent ces dénominations qui ne marquent que les échelles du vice ou de la profonde indigence.

On peut placer les courtisanes entre les femmes décemment entretenues et les filles publiques. Un auteur les a très-bien définies. « On les prendrait, dit-il, pour les femmes des courtitf sans ; elles ont effectivement tous les mêmes vices, emploient (( les mêmes ruses et les mêmes movens, font un métier aussi « désagréable^ ont autant de fatigues, sont aussi insatiables; en a un mot, leur ressemblent beaucoup plus que les femelles de a certaines espèces ne ressemblent à leurs mâles. »

Pillefl enlreteniiefl.

Au-dessous des courtisanes par le rang, elles sont moins dépravées. Elles ont un amant qui paye, dont elles se moquent, qu*elles rongent et dévorent, et un autre à leur tour, qu'elles payent, et pour lequel elles font mille folies.

Ou ces femmes deviennent insensibles^ ou elles aiment jusqu'à la fureur. Alors elles payent à l'amour le tribut d'un cœur délicat. Sur le retour elles ont la rage de se marier. Ceux qui préfèrent la fortune à l'honneur les épousent et s'avilissent. Ces épouseurs sont ordinairement un petit violon, un médiocre peintre, un mince architecte.

On ne dit point en Perse (selon le marquis d'Argens) la Zaïde, la Fatime ; mais la cinquante tomans, la vingt tomans. (Un toman vaut quinze écus de notre monnaie.) De même, ajoute-t-il, aux noms de nos filles entretenues on devrait substituer ceux de la cent louis ^ la cint]^ante louis, la dix louis, etc. le tout pour Tutilité publique et l'instruction des étrangers, qui payent fort souvent à un prix excessif ce qui est à très-bon marché pour tout le monde.

Matrones*

Teiine reçu qu'on a substitué à un mot moins honnête.

Il y a des matrones de plusieurs sortes. Les filles entretenues du plus haut rang ont leurs matrones qui les accompagnent partout. C'est une damé de compagnie pour les actrices renommées, ainsi que pour les danseuses ; c'est une nourrice et une entrepreneuse pour les filles pauvres ou pour ces beautés vaga-

bondes qui vont de spectacle en spectacle chercher des aventures, c'esl-à-dire des soupers.

Les matrones li'ont plus besoin de mettre en jeu l'art de la séduction ; la licence des mœurs modernes, le goût du libertinage et 1^ pauvreté, mauvaise conseillère, conduisent tout naturellement une infinité de filles chez elles.

Les matrones, dites apareilleuses, font des avances à toutes les jolies grisettes qu'elles aperçoivent. Elles tiennent une sorte de pension plus ou moins nombreuse, et c'est dans leurs maisons que se rendent sourdement les petites bourgeoises et filles de boutique de toute espèce, qui, pour avoir des robes et soutenir leur parure, vont passer la soirée chez les matrones.

L'étendue de Paris fait qu'elles dérobent l'irrégularité de leur conduite à leurs parents et tuteurs; elles paraissent chastes et honnêtes^ et n'en ont que l'apparence. Des femmes qui conservent dans le monde tous les dehors de la décence se rendent aussi dans ces maisons, où le libertinage est fort à son aise.

D'autres matrones distribuent des adresses, n'appellent les filles qu'au besoin, et les colportent en fiacre le matin chez les vieux garçons, les hypocondres, les goutteux, les ennuyés et les jeunes gens blasés.

L'expérience leur ayant appris à deviner les caprices et les fantaisies des hommes, elles font jouer toutes sorte de rôles à leurs filles. La marchande de modes devient une petite villageoise nouvellement débarquée; l'ouvrière en linge est une timide provinciale toute neuve, qui a fui la cruauté insigne d'une belle-mère impérieuse. Le langage répond à l'habillement. Gomme nos plaisirs dépendent beaucoup de l'imagination, les hommes trompés n'en sont pas moins satisfaits.

Viennent ensuite les matrones qui ont entrepris un sérail en grand. Vous y verrez ensemble ou tour à tour la façonnée, l'ar^ tifidélle, la niaise, l'alerte^ V éveillée, l'achalandée, Vémérillonnée, Féventée, la superbe, la follette, la fringante, Vattiffée, la pim^ panie. Toutes les nuances sont là : la mignonne, la grasse^ la

maigre, la pd/e, l'ardente, la mtUine, et jusqu'à la boiteuse. Ainsi que dans les haras les coursiers ont leur surnom, de même ici chaque fille a le sobriquet qu'indiquent sa taille et sa figure.

Des matrones moins achalandées, ne pouvant avoir ni vastes appartements ni lits somptueux, établissent des sérails plus étroits, où les filles sont logées, nourries, blanchies. L'argent qu'elles reçoivent va à la mère ; celle-ci ne parle que de la recon* naissance qui lui est due ; elle a décrassé ce troupeau de province et des campagnes. Toutes lui doivent ce qu'elles sont. Si elles ont un déshabillé blanc pour porter dans la maison, un mantelet pour l'été, une pelisse pour Thiver, une robe de soie pour allei* chez Nicolet, à V Ambigu-Comique^ aux Variétés amusantes, à qui sont elles redevables de si rares bienfaits ? Elles devraient porter le casaquinet le tablier, avoir les mains noires et calleuses, laver les écuciles, coucher avec des rouliers ; et les impertinentes ont l'ingratitude de vouloir partager dans le compte. C'est à elles d'intéresser le coucheur et d'obtenir des rubans : or rubans, en style du lieu, signifie la générosité particulière qui s'accorde quand on est content.

Enfin anivent les infâmes marcheuses, vieilles matrones ruinées, échappées de l'hôpital et ridées sous le poids des vices : ainsi que le boulet des batailles n'a ravi à tel invalide que la moitié de son corps, de même la contagion de la débauche n'a frappé qu'à demi ces victimes décrépites du libertinage. Mais il faut qu'elles vivent encore dans son atmosphère; elles n'en veulent point d'autre. Invinciblement familiarisées avec Tincontinence et ses scènes journalières, elles raccrochent et par instinct et par besoin. Elles marchent pour les filles demeurant en hôtel garni; celles-ci n'ont qu'une chaussure et un jupon blanc. Faut-il qu'dles exposent dans les boues leur unique habillement? La marcheuse afifrontera pour elles les chemins fangeux.

Il y a un règlement tacite de police qui défend à toutes ces

matrones de recevoir aucunes (illes \ierges ; il faut qu'elles soient déflorées avant que d'entrer dans le lieu fréquenté; et si telle fille ne Tétait pas, on avertirait soudain M. Tinspecteur.

On rira peut-être de cette dernière phrase. On aura tort ; je récris dans un sens sérieux. On a voulu établir un certain ordre dans le sein du désordre même, parer à de trop gi^ands abus, protéger Flnnocence et la faiblesse, et empêcher que le libertinage trop hardi, rompant tout frein, ne détruise le lien civil, ' le nœud sacré des familles. Aussi aucun père n*a de plaintes à faire, jamais Tinconduite de sa fille n'a commencé dans le lieu suspect : c'est un grand point que celui-là ; et tout observateur qui pense doit le remarquer à la louange de la police.

Ce sorait à un peintre à dessiner le gradin symbolique où seraient i-eprésentées toutes les femmes qui font trafic à Paris de leurs charmes. Traçons -en Tesquisse.

Au sommet Ton verrait ces femmes ambitieuses et altières qui ne couchent en joue que les hommes en place et les financiers. Elles sont froides, elles calculent en politiques ce que peuvent leur rendre les faiblesses des grands.

Immédiatement au-dessous d'elles se verraient les filles d'Opéra, les danseuses, les actrices, moitié tendres, moitié intéi*essées, et qui commencent à placer le sentiment où l'on ne l'avait pas encore vu.

Ensuite les bourgeoises demi-décentes, recevant l'ami de la maison, et le plus souvent du consentement du mari : espèce dangereuse et perfide, qui voile et pare l'adultère de couleurs trompeuses, et qui usurpe l'estime dont elle est indigne.

Au milieu de cet amphithéâtre figurerait la race innombrable des gouvernantes ou servantes maîtresses, cohorte mélangée.

La base en s'élargissant offiirait les grisettes, les marchandes de modes, les monteuses de bonnets, les ouvrières en linge, les filles qui ont leur chambre et qu'une nuance sépare des courtisanes. Elles ont moins d'art, aiment le plaisir, s'y li-

Trent, ne ravissent point les heures précieuses destinées aux devoirs de \otre ëlat. On les nourrit, on les diviTtit, et elles sont contentes, paisibles. Si elles se permettent un amant à la suite de l'entreteneur, voilà où se borne leur tromperie.

L'œil en descendant saisirait les phalanges désordonnées des filles publiques qui garnissent impudemment les fenêtres, les portes, qui étalent leurs charmes lascifs dans les promenades publiques. On les loue comme les carrosses de remise, à tant par heure. Elles seraient pêle-mêle confondues avec les danseuses, chanteuses, et actrices des boulevards.

Le dernier gradin plongeant dans la fange montrerait les hideuses créatures du Port au Blé, de la rue du, Poirier , de la rue Planche- Mibray ; et le peintre, pour ne pas trop blesser les règles délicates du goût, n'en ferait saillir que la tête. Ici le vice a perdu son attrait, et le frisson qui court dans les veines dit que la débauche sait se punir elle-même.

Il est des métamorphoses très-surprenantes parmi ces femmes,et qui les font tout à coup changer de place sur le haut gradin pyramidal. Elles montent et descendent, selon que le hasard leur amène des entreteneurs plus ou moins riches. Le caprice, Tengouement, des rapports inconnus font que la petite fille dédaignée la veille, et qu'on ne regardait pas, est préférée à toutes ses compagnes. Elle roule quinze jours après en voiture brillante sur ce même boulevard où ses regards sollicitaient vainement de côté des adorateurs. Le commis à quinze cents livres, qui lui donnait à souper dans son taudis, la reconnaît et ne peut en croire ses yeux.

L'autre retombe dans l'indigence, après avoir mené un train, et devient dans son abaissement le partage du laquais qui la servait six mois auparavant.

Qui pourra deviner les causes de ces vicissitudes? Qui pourra savoir au juste pourquoi feu mademoiselle Deschamps était montée à ce degré d'opulence qui lui fit adopter le luxe insolent de border les bourrelets de sa chaise percée de dentelles

d'Angleterre, et d'orner de strass les harnais de ses chevaux (0?

Une fille d'Opéra qui vient de décéder laisse un mobilier immense, une somme d'argent considérable. Avait- elle plus de beauté et d'esprit qu'une autre? Non; sortie de la plus basse classe du peuple, elle eut pour elle les faveurs de ce destin inconcevable qui dans ce monde élève, abaisse, maintient, reaverse ministres et catins.

La populace regrette beaucoup le spectacle de la promenade de l'Ane : plaisir que lui donnait quelquefois un arrêt solennel du parlement.

Il s'agissait de la punition exemplaire de ces matrones, qui, comme le dit naïvement un grave jurisconsulte, font métier ds séduire des filles de bonne maison.

Mais l'exemple tombait ordinairement sur quelque malheureuse qui avait prêté son ministère à des filles indigentes. On ne s'attachait pointa celle qui, exerçant la profession en grande avait servi les goûts fantasques des princes, des prélats, des étrangers, et même de quelques philosophes.

Voici une idée de cette promenade, telle que je l'ai vue. A la tête marchait un tambour ; ensuite venait un sergent armé d'une pique; un valet conduisait un âne par la bride; sur l'animal à longues oreilles était montée à reculons la matrone, appareilleuse ou séductrice, le visage tourné contre la queue de la bête; une couronne de paille artistement rangée ornait sa tête. Sur son dos et sur sa poitrine pendait un écriteau en gros caractères, avec ces mots : Maquerelle publique.

Imaginez toute la canaille dans le tumulte et l'ivresse de la

(1) Cette demoiselle Deschamps se vantait d'avoir, à l'âge de trente ans, dévoré deux millions. Quant à celte fille d'opéra, que Mercier ne nomme pas, c'est mademoiselle la Guerre qui, en six mois, mangea six cent mille francs au duc de Bouillon. Elle laissa dix-huit cent mille livres amassées prestement et qu'elle ne put emporter chez Pluton, quelque en eût été son envie, car elle était d'une sordide avarice.

{Note de l'éditeur.)

joie, jetant en Tair ses sales bonnets, et fermant la marche airec des huées et des cris licencieux.

On n'a point renouvelle depuis plusieurs années ce spectacle indécent, qui ne sert qu'à réveiller des idées de turpitude^ et qu'à autoriser la populace à proférer des mots sales et grossiers. L'écriteau lu, commenté et interprété, devenait un scandale pour les oreilles chastes et pour les jeunes filles innocentes.

D'ailleurs, que fait la promenade à cette ville créature? Elle ne sent pas plus la honte que l'âne qui la porte.

Cette misérable osait sourire à la dérision universelle; eU mesurant de Tœil les croisées qui s'ouvraient sur son passage, elle avait Teffronterie dédire : Là, à ces fenêtres^ au second étage^ s(mt^des demoiselles qui font les firudesy et qui n^osentse montrer; car elles ne pourraient me regarder sans me reconnaître.

Si Ton n'a pas donné plusieurs représentations de cette mas* carade, ce n'est pas que Tactrice principale soit devenue rai*e ; maison a senti que nos Phrynés et nosLaïs ne dédaignant pas quelquefois de se livrer à une complaisance intéressée en faveur de quelques personnages titrés, il était inutile de faire tomber le châtiment ignominieux sur une malheureuse errante le long des ruisseaux^ et mangeant par famine le pain de la pros* titution.

Combien plus coupable est celle qui descend du trône delà beauté pour exercer ce vil et infâme métier, et qui immole ses propres charmes à Tavarice ou à Tambition! Mais Têtre le plus dangereux pour les femmes, c'est la femme même.

Ces matrones bravent toujours avec plus d'audace que les bommes les Argus et les agens de la police, parce qu'indépendamment des*accointances, elles devinent que leur sexe amortira toujours un peu la rigueur dont on voudrait user à leur égard. Un instinct secret leur dit que, péchant contre, ellesmêmes et contre les lois religieuses, elles n'ont pas porté une dangereuse atteinte aux loix de TÉtat^ à celles qu'il veut que Ton respecte par-dessus tout*

On dirait aussi qu'elles ont deviné que la police avait à Paris un besoin continuel de leur ministère, et que si elles ne pullulaient pas en arrivant des provinces voisines et éloignées^ on les appellerait de tout côté pour approvisionner la ville qu'on ne laissera point chômer de cette denrée, et pour cause.

En effet, un pasteur s'étant plaint à un lieutenant de police que sa paroisse était infestée de femmes publiques, le magistral lui répondit tranquillement : Monsieur le curé^ il m'en manqiu! encore trois mille.

Voilà un article assez étrange; mais il entrait nécessairement dans le tableau de la capitale. Je n'ai pu passer sous silence ce qui est, pour ainsi dire, de notoriété publique. J'ai dit ce qui se voit, ce qui frappe tout les regards. Le reste peut se deviYier; ma main ne soulèvera pas le rideau.

Le désordre dont je viens de faire ici le récit est commun à toutes les grandes villes. Il existe de tous les temps ; mais il est aujourd'hui monté à un tel point, qu'il doit attirQjr l'attention de ceux qui s'occupent du bien public.

Les hommes livrés à un libertinage trop ouvert s'énervent sans aucun fruit. Les femmes se dénaturent, et prennent un tour d'esprit mauvais et pernicieux, qui influe sur les hommes qu'elles fréquentent. Enfin, le spectacle révoltant et scandaleux de la prostitution non voilée devient une contagion doublement funeste.

L'original Rétif de la Bretonne a proposé dans son Pornographe un plan pour les courtisanes de toutes les classes, au moyen duquel le libertinage, levant la tête dans les carrefours, n'insulterait pas du moins sous Foeil de la mère et de la fille à la décence publique. Serait-il donc impossible dS l'adopter au moins en partie, et, par des lois nouvelles adaptées à l'esprit du siècle, de corriger ces vices publics qui entraînent nécessairement la ruine d'une foule d'idées morales ?

Il faudrait avant tout recourir aux travaux modernes de la chimie pour tuer, Vil se peut, le venin que lancent dans le

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