FILLES PUBLIQUES
Mais il y a encore des degrés dans cet abîme de corruption ; Tune se livre tout à la fois au plaisir et à l'argent ; l'autre est une brute qui n'a plus de sexe, et qui ne sent pas même la dérision qu'elle inspire.
Nous nWenserons pas ici les oreilles chastes, ni les yeux de rinnocence, en leur présentant les scènes de la débauche et de la crapule; nous tairons les fantaisies du libertinage, les saillies et les fougues de cent cinquante mille célibataires^ voués à quarante mille prostituées. Elles vont à ce nombre.
Un peintre qui a du génie, M. Rétif de la Bretonne, en a tracé le tableau dans son Paysan perverti : les touches en sont si vigoureuses, que le tableau en est révoltant ; mais il n'est malheureusement que trop vrai. Arrêtons-nous, et gardons-nous d'épouvanter les imaginations sensibles; caries désordres voilés de rhumanité ne sont pas bons à mettre au grand jour.
Disons seulement que le nombre des filles publiques ne favorisant que trop le désordre des passions, a donné aux jeunes gens un ton libre quMls prennent avec les femmes les plus honnêtes; de sorte que dans ce siècle si poli, on est grossier en amour.
Nous sommes si éloignés de la galanterie ingénieuse de nos pères, que notre conversation avec les femmes que nous estimons le plus est rarement délicate. Elles abondent en mauvaises plaisanteries, en équivoques, en narrations scandaleuses. Il serait temps de corriger ce mauvais ton ; c'est aux femmes qu'il appartient d'établir la réforme, en ne permettant plus ces propos qu'elles ont été obligées de souffrir, sous peine de passer pour bégueules.
Les passions honteuses et publiques portent avec elles leur contre-poison, et ne sont pas pent-être si difficiles à réprimer que celles dont le dérèglement paraît excusable; en sorte que je croirais qu'une fille publique est plus près de devenir honnête femme que la femme galante.
Mais le scandale des filles publiques est poussé trop loin dans
la capitale. II ne faudrait pas que le mépris des mœurs fut si visible, si affiché ; il faudrait respecter davantage la pudeur et rhonnêteté publique.
Comment un père de famille^ pauvre ethoiinête, se flatterat-ilde conserver sa fille innocente et intacte, dansTâge des passions, lorsque celle-ci verra à sa porte une prostituée mise élégamment^ attaquer les hommes, faire parade du vice, briller au sein de la débauche, et jouii*, sous la protection des lois mêmes^ de sa licence effrénée? Le retour qu'elle fera sur elle-même lui dira qu'il n'y a aucun prix solide attaché à Texercice de la vertu, et eUe se lassera de se combattre elle-même : la raison ne pourra point lui faire apercevoir distinctement les avantages qui résultent de la sagesse; elle ne verra que Texemple le plus dangereux des séducteurs, surtout pour son sexe.
Aussi n'est-il guère possible que l'imagination la plus hardie ajoute à la licence des mœurs actuelles : la cormption dans le dernier ordre des citoyens, ainsi que dans le premier, n'a presque plus de progrès à faire
On compte à Paris trente mille filles publiques , c'est-à-dire vulgivagues, et dix mille environ moins indécentes, qui sont entretenues, et qui d'année en année passent en différentos mains. On les appelait autrefois femmes amoureuses y filles folles de leur corps. Les filles publiques ne sont point amoweuses ; et si elles sont folles de leur corps, ceux qui les fréquenteut sont beaucoup plus insensés.
La police va chercher des espionnes dans ce corps infâme. Ses agents mettent ces malheureuses à cpntnbution, ajoutent leurs désordres aux désordres de la chose, exercent un empire sourdement tyrannique sur cette portion avilie, qui pense qu'il n'y a plus de lois pour elle : ils se montrent enfin quelquefois plus horriblement corrompus que la vile prostituée; car celle-ci acquiert le droit de les traiter avec mépris, tant ils remportent le prix de la bassesse ! Oui, il y a des êtres au-dessous de ces femmes de mauvaise vie, et ces êtres sont certains hommes de police.