XXXV
Le PayMiii i^rvorllj par ■■• Rétif de Ia Bretonne»
l J'ai renvoyé pour ce que je ne pouvais pas dire à ce roman hardiment dessiné, qui a paru il y a quelques années. La force du pinceau y fait un portrait auimé des désordres du vice et des dangers affreux auxquels l'inexpérience et la vertu sont exposées dans une capitale dissolue. Cet ouvrage doit être salutaire, malgré ses peintures trop nues et trop expressives, parce qu'il n'est pas un jpère en province qui, d'après cette lecture, ne fixe constamment son fils auprès de lui : et c'est un très-
grand mal que cette manie récente d'envoyer tous les enfants à Paris, où ils viennent se perdre et se corrompre.
Les villes du second et du troisième ordre se dépeuplent insensiblement, et le gouffre immense de la capitale dévore nonseulement l'or des parents, mais encore l'honnêteté et la vertu native de leurs fils, qui payent cher leur imprudente curiosité.
Le silence absolu des littérateurs sur ce roman plein de vie et d'expression, et dont si peu d'entre eux sont capables d^avoir conçu le plan et formé Texécution^ a bien droit de nous étonner, et nous engage à déposer ici nos plaintes sur l'injustice ou l'insensibilité de la plupart des gens de lettres^ qui n'admirent que de petites beautés froides et conventionnelles, et qui ne savent plus reconnaître ou avouer les traits les plus frappants et les plus vigoureux d'une imagination foiie et pittoresque.
Est-ce que le règne de l'imagination serait totalement éteint paimi nous, et qu'on ne saurait plus s'enfoncer dans ces compositions vastes, morales et attachantes, qui caractérisent les ouvrages de l'abbé Prévost et de son heureux rival^ M. Rétif de la Bretonne? On se consume aujourd'hui sur des hémistiches, nugœ canorœ : on pèse des mots ; on écrit des puérilités académiques : voilà donc ce qui remplace le nerf, la force^ l'étendue des idées et la multiplicité des tableaux ! Que nous devenons secs et étroits !
11 reste à une plume douée de cette énergie un tableau neuf à tracer. Une mère malheureuse, qui se trouve pressée entre la famine et le déshonneur, qui ne peut échapper à la mort qu'eu livrant sa fille, qui combat longtemps, qui triomphe et qui expire au milieu des hommes cruels, calculateurs de ses souffranceS; et qui attendaient d'elle ce saciifice horrible et forcé. Elle meurt avec la conscience de la vertu, il est vrai ; mais sa mort est sans fruit. Le lendemain de son trépas, sa fille tombe dans les embûches du vice, ou plutôt elle cède au malheur et à l'inexpérience.
Si quelque homme opulent me lit, s'il est du nombie de ceux