‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 46 sur 146 · LES DEMOISELLES · texte numérisé non relu

LES DEMOISELLES

qui avancent Tor pour corrompre, il aura trouvé, sans doute^ des mères faciles et criminelles, et à un tel point, que je n'ose ici récrire; mais il saura en même temps qu'un pareil tableau ne mériterait pas d^être relégué dans la classe des fictions imaginaires.

Le* demoiselles*

Rien de plus faux dans le tableau de nos moeurs que notre cométlte, où ron fait Famour à des demoiselles. Notre théâtre ment en ce point. Que l'étranger ne s'y trompe pas : on ne fait point Famour aui demoiselles ; elles sont enfermées dans des couvents jusqu'au jour de leurs noces. Il est moralement impossible de leur faire une déclaration. On ne les voit jamais seules; et il est contre les mœurs d'employer tout ce qui ressemblerait à la séduction. Les filles de la haute bourgeoisifi sont aussi dans des couvents; celles du second étage ne quittent point leur mère, et les filles en général n'ont aucune espèce de iberté et de communication familière avant le mariage.

Il n'y a donc que les filles du petit bourgeois, du simple mar- ^cband et du peuple, qui aient toute liberté d'aller et de venir, et conséquemment de faire Famour à leur guise. Les autres reçoivent leurs époux de la main de leurs parents. Le contrat n'est jamais qu'un marché, et on ne les consulte point. On appelle grisettes les filles qui peuplent les boutiques de marchandes de modes, de lingères, de couturières.

Plusieurs d'entre elles tiennent le milieu entre les filles entretenues et les filles d'Opéra. Elles sont plus réservées et plus décentes ; elles sont susceptibles d'attachement - on les entretient à peu de frais, et on les entretient sans scandale. Elles ne sortent que les dimanches et fêtes, et c'est pour ces jours-là qu'elles cherchent un amt, qui dédommage de Fennui de la se-

maine; car elle est bien longue quand il faut tenir une aiguille du matin au soir. Celles qui sont sages amassent de quoi se marier, ou épousent leur ancien amant. Les autres vieillissent Faiguille à la main, ou se mettent en maison.

Or, un auteur comique devrait être fort attentif sur toutes ces convenances, et savoir qu^une déclaration d'amour ne se fait jamais à une demoiselle que lorsqu'on y est autorisé par le vœu des parents ; et le mariage alors est ordinairement arrêté. Ainsi nos auteurs modernes^ en faisant de toutes les amoureuses de théâtre des filles de qualité, ii*on( peint que les amours des griseites.

Ils doivent dorénavant n'admettre que de jeunes veuves, s'ils ne veulent pas aller directement contre les usages. Mais aussi, pourquoi^ dans toutes les comédies des filles de qualité, ainsi que des comtes et des marquis, tandis qu'un étage plus bas la scène devient plus variée^ plus plaisante, plus animée? Mais comme il y a le jargon conventionnel de la tragédie, de même on a créé un autre jargon pour la comédie : et ni les rois, ni les gens de qualité ne reconnaissent là leur idiome. C'en est un que l'au teur s'est fait avec une étude infinie, et pour manquer péniblement toutes ses pièces.

La remarque de Jean-Jacques Rousseau n'est que trop vraie, que les femmes à Paris, accoutumées à se répandre dans tous les lieux publics, à se mêler avec les hommes, ont pris leur fierté, leur audace, leur regard et presque leur démarche.

Ajoutons que les femmes, depuis quelques années, jouent publiquement le rôle d'entremetteuses d'affaires. Elles écrivent vingt lettres par jour, renouvellent les sollicitations, assiègent les ministres, fatiguent les commis. Elles ont leurs bureaux, leurs registres ; et à force d'agiter la roue de fortune, elles y

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