‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 62 sur 146 · TÊTE TRANCHÉE. IS · texte numérisé non relu

TÊTE TRANCHÉE. IS

Télé iranehéc*

(Test un phénomène, tandis que les pendus sont communs. Une tête tranchée laisse un long souvenir, et Ton en parle comme d'an événement extraordinaire. La dernière qui tomba sous le fer du bourreau fut celle du comte de Lally. 11 fut décapité le 9 mai 1765, après avoir été conduit à Féchafaud dans un tombereau, lié et bâillonné. Le bourreau le manqua.

Le préjugé veut que le parent de celui que le bourreau a étranglé avec la corde soit flétri ; mais quand il tue en séparant la tête du corps avec le glaive, aucune honte n'est imprimée sur le front de ceux qui tiennent au décollé par les liens du sang. Ainsi rien de plus faux parmi nous que la maxime que renferme ce vers :

Le crime fait la hoote et non pas l'échafaud (1).

C'est précisémeut le contraire. L'opinion régnante est visiblement déraisonnable et injuste; elle pouvait avoir son équité lorsque les familles étaient patriarcales , et qu'on punissait, pour ainsi dire, les chefs qui n'en avaient pas surveillé les membres. Mais aujourd'hui que toute famille est hachée, que le fils à peine adulte quitte son père, que le frère est étranger à son frère, comment Fabsurdité et la cruauté de ce préjugé n'ont-elles pas encore servi à le ruiner de fond en comble?

Un descendant des Montmorency, des Biron, des Marillac, comptera avec gloire les tètes tranchées dans sa maison. Les parents du comte de Horn, coupable du plus lâche assassinat,

('■) Ce Ters ameux a fait naître ceux-ci, auxquels je souhaite une bonne fortune :

L'échafaud n'est lionteux que pour le criminel; Quand l'innocent y monte, il devient un autel.

{Note de Mercier.)

ne seront pas déshonorés, quoique celui-ci ait été rompu ^if en place de Grève sous la régence ; et un marchand de drap, parce que son beau-frère qu'il n'a jamais vu se sera fait pendre, ne pourra parvenir aux petites charges distinctives de sa petite communauté !

Quoi, les grands^ont su s'affranchir de ce préjugé, et ils Timposeront encore aux petits, et les petits ne sauront pas raisonner comme les Montmorency et les Biron? Quoi, pour le crime d^un seul, diffamer toute une famille ! Quoi, cette déraison ne tomberait pas devant Texemple de nos voisins qui, se dérobant à toutes les espèces de tyrannies, ont^détruit ce préjugé révoltant !

Qu'arrive- t-il parmi nous? c'est que le juge qui va prononcer Tarrêt contre un criminel s'arrête quelquefois en voyant une famille bientôt déshonorée. Les punitions ne tombent plus, pour ainsi dire, que sur des gens de la lie du peuple ; les autres classes forcent l'impunité, le châtiment a perdu sa terreur, et les lois leur majesté.

On a vu sans frémir le plus monstrueux des sp^tacles. Des parents avertis que leur cousin serait exécuté, pour éviter la honte d'une telle mort, pénétrer dans la prison et mêler du poison aux aliments du condagnné ! Cet attentat^ qui offense toutes les lois divines et humaines, a été préconisé, tant le point d^honneur aveugle Thomme, et le prive des lumières naturelles! Une famille entière, qui empoisonne par orgueil un de ses membres plutôt que de laisser aux lois leur dignité et à la punition son exemple 1 est-il un plus grand crime contre la société?

Tel malheureux qui monte à la potence n'aura volé qu^une petite somme ; mais tel qui sera condamné à perdre la tête aura causé les plus grands maux à la patrie et à l'humanité. Le fils du premier vivra dans le déshonneur ; le fils du second aura encore droit aux distinctions honorifiques. Il est ignoble d'être pendu pour un vol très-réparable ; il est presque honorable d'avoir la tête tranchée pour avoir trahi son pays^ délit que rien ne répare. Les hommes qui adoptent gratuitement des

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