VIE D'UN HOMME EN PLACE
idées aussi absurdes, méritent d'être dominés en tout point par le joug le plus dur et le plus assujettissant, car il ne tient qu'à l'opinion publique de se réformer elle-même. Les nobles ont dit : Nous monterons sur Téobafaud sans honte ; que les roturiers aient le courage et le bon sens d*en dire autant, et le préjugé tombera.
On ne sait plus trancher les têtes, disait un ancien ofQcier un peu chagrin, se promenant aux Tuileries. Du temps du cardinal de Richelieu, les bourreaux étaient bien plus habiles ; le cimeterre brillait, frappait et passait comme Téclair. Et comment tranchait-on alors les têtes? demanda un badaud. L'ofOcier passant du grave au plaisant avec cette légèreté qui n'appartient qu'aux Français : Un gentilhomme, continua-t-il, condamné à mort sous Louis XIII, recommanda au bourreau de ne frapper que lorsqu'il ferait un certain signal. Il le répéta, croyant que le bourreau n'y avait pas pris garde. L'exécuteur lui dit : C'est faity monsieur , secouez-vous ; et la tête tomba.
Le badaud eut une grande idée de l'habileté des bourreaux sous le règne de Louis X11I, et déplora le siècle où l'on a perdu Thabitude de bien couper les têtes.
¥le d^an homme en plaee*
Un ministre se lève^ son antichambre est déjà pleine de gens qui l'attendent : il parait ; des milliers de placets passent dans les mains embarrassées de ses deux secrétaires, qui, froids et immobiles, représentent à ses côtés. 11 sort ; des solliciteurs se trouvent sur son passage^ et le poursuivent jusqu'à sa voi« tiire. 11 dîne ; des recommandations à droite et à gauche l'in- >/estissent pendant le repas, et des femmes lui parlent à Toreille pendant le dessert. Il rentre dans son cabinet; il voit sur son bureau cent lettres qu'il faut lire ; des audiences particulièi'es le tyrannisent encore.
Comment existe-t-il?dira-t-on. Comment! Il est distrait pendant qu'on lui parle, et il oublie tout ce qu'on lui dit ; il laisse à des commis le soin de répondre à tout le monde, et d'expédier son immense besogne; il signe les lettres, voilà à peu près tontes ses fonctions. Mais il se réserve quelque intrigue de cour qu'il ourdit avec adresse^ qu'il suit avec constance et dont il prépare le dénoûment. Il songe toute sa vie, non au devoir de sa place, mais à rester en place.
Les gens en place sont d'un sérieux à glacer. Leur conversation est la sécheresse même : ils ne s'expriment que par monosyllabes; mais toute cette démonstration extérieure est pour le public : en particulier, comme ils n'ont plus la crainte de se compromettre^ ils abjurent une morgue qui nuirait à leurs plaisirs, et Ton voit l'homme qui pour un instant n'est plus dupe de sa vanité.
Le valet de chambre d'un homme en place jouit quelquefois de quarante mille livres de rente; il a lui-même un valet de chambre, lequel en a un autre sous ses ordres. C'est le subalterne qui nettoie rhal>it, qui apprête la perruque attifée de Monseigneur ; le valet en chef la reçoit de la quatrième main, et ne fait que la poser sur la tête ministérielle, où reposent les grandes destinées de l'État. Après cette fonction auguste^ c'est à son tour de se faire habiller par ses gens; il Jes appelle à haute voix, il les gronde, il reçoit son monde, protège et commande que l'on mette les chevaux à sa voiture. Le valet de chambre du valet de chambre n'a pas tout à fait un équipage, mais il est très-bien servi.
Tandis que le serviteur du roi va représenter utilement à Versailles, le serviteur de Monseigneur représente à Paris, et promet des grâces à ceux qu'il rencontre, comme se trouvant lui à la principale source.
Monseigneur est tout puissant] à onze heures du matin ; il domne audience, et son salon est rempli. D'un coup d'œil il distribue la faveur. Heureux ceux qu'il a regardés î Leur cœur