‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 69 sur 146 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Chnpeanx*

Le Parisien change avec la même facilité de système, de ri* dicules et de modes. La ûgure de nos chapeaux, comme toutes les choses humaines^ a subi le sort de la variation. Les coiffures, dans les boutiques des marchands, se succèdent comme les nouvelles méthodes dans Tempire des lettres^. Le chapeau haut et pointu a prévalu quelque temps, ainsi que le style académique, qui tombe enfin^ et que Ton n'imite plus.

Cependant, pour tout ce qui varie, cette passion qui nous pousse à créer de nouvelles modes nous fait adopter ce que les princes imaginent en se jouant, ou par fantaisie ; tantôt c'est l'invention d'une énorme paire de boucles, tantôt c'est celle d'un frac. Ainsi Alcibiade donna son nom à une sorte de souliers; et sa vanité était flattée lorsqu'il entendait dire qu'elle était de sa création.

Quelquefois des intérêts particuliers font naître une mode;

CHAPEAUX. ICO

Torigine des paniers fut inventée pour dérober aux yeux du public des grossesses illégitimes, et les masquer jusqu'au dernier instant; les grandes manchettes furent introduites par des fripons qui voulaient filouter au jeu et escamoter des cartes.

Nous avons rogné insensiblement le haut bord de nos larges feutres; nous les avons ensuite rendus petits; et enfin nous avons fait disparaître ces trois cornes si incommodes. Aujourd'hui DOS chapeaux sont ronds ; et voilà les chapeaux à la mode.

On ne les porte plus le matin sous le bras. Ils couvrent la plus noble partie du corps, et pour laquelle ils sont faits. A-ton vu le Turc mettre le turban sous son bras, les évêques tenir leurs mitres à la main? Mettons donc constamment notre chapeau sur notre tête, pour garantir nos faibles cerveaux des rayons du soleil, et que ce précieux dôme s'oppose aux évaporations de notre cervelle. N'était-il pas ridicule de l'employer incessamment à la main à des exercices de civilité et de minauderie?

Je ne ferai point ici l'histoire des chapeaux ; je ne remonterai point aux chapeaux gras de Louis XI , qui les portait tels par saleté et par avarice ; je ne parlerai point de la vertu magique concentrée dans tels chapeaux : les uns font d'un mauvais prêtre un grand seigneur^ et les autres un docteur d'un idiot. On sait Teffet que produit tel chapeau fourré, mis sur la tête d'un grenadier : et le diadème enfin n'est-il pas un chapeau qui produit une ceHaine ivresse ?

J'ai vu des chapeaux, dans ma jeunesse, qui avaient de trèsgrands bords; et, quand ils étaient rabattus, ils ressemblaient à des parapluies : tantôt on releva, tantôt on rabaissa les bords par le moyen des ganses. On leur a donné, depuis, la forme d'un bateau. Aujourd'hui , la forme ronde et nue parait la dominante ; car le chapeau est un Protée qui prend toutes les figures qu'on veut lui donner.

Demandez-le à nos femmes, qui^ après tant d'essaismultipliés, ont définitivement adopté le chapeau anglais, malgré leur antipathie pour l'Angleterre ; je leur conseille de s'y tenir, qu'elles

ronient de perles, de diamants, de plumes, de cordons, de rubans, de houppes, de boutons, de fleurs ; que les poëtes, dans leur langage, y attachent des astres et des comètes ; qu'elles les portent rouges, verts, noirs, gris, jaunes; mais qu'elles gardent constamment le chapeau anglais ; les laides y gagnent , et les belles aussi.

Nous n'avons donc plus ni chapeau pygmée, ni chapeau colossal : les dames avaient élevé ridiculement leurs coiffures au moment que les hommes avaient arboré les petits chapeaux ; aujourd'hui que les hommes en ont augmenté et arrondi le volume, les coiffures ont prodigieusement baissé.

Un poëte disait alors :

J'ai vu Cbloris, j'ai vu la jeune Hélène, De rubans de Beaulard leurs fronts étaient ornés; Le moule étroit de la baleine

Faisait gémir leurs corps emprisonnés.

Leurs cheveux hérissés fuyaient loin de leur tète; Un panache orgueilleux en surmontait le faîte*. Près de là j'aperçus la Vénus Hédicis ;

Sa taille libre et naturelle Déployait aisément ses contours arrondis.

Tout en elle était simple et tout charmait en elle. J'admirai tant de grâce, et tout bas je me dis : L'art enseigne à Chloris à devenir moins belle.

Hommes et femmes se coiffent beaucoup mieux. Si nous sommes dans une voiture , il nous est permis du moins d'enfoncer la tête dans le coin du xiaiTOsse, et nous ne risquons pas d'éborgner notre voisin avec les pointes de notre ancien triangle.

C'est toujours celui-là qu'on porte sous le bras lorsqu'on est habillé : mais on ne s'habille plus qu'une ou deux fois la semaine, les jours de grandes visites. On voit les gens comme il faut, à l'heure même du spectacle, le chapeau sur la tête.

Le dernier caprice, je crois, est le meilleur; il a influé sur la couleur. Les chapeaux ne sont plus noirs ; on les porte blancs, comme font les carmes et les feuillants depuis plus d'un siècle, et surtout en été ; le soleil échauffe moins la tête. L'œil, qui

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