‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 75 sur 146 · TON DU MONDE · texte numérisé non relu

TON DU MONDE

de l'esprit, témoignent hautement que c'est par leur propre choix qu'ils n'en ont point. *

La société à Paris a ses lois paiiiculières, indépendantes de toute autre, et qui contrihuent à l'agrément de tous ceux qui la composent. La sagesse et la vertu sont respectables, mais elles ne suffisent pas toujours pour anéantir certains défauts destracteurs de la noble et décente familiarité qui doit régner entre les honnêtes gens.

Quelquefois on pousse son avis trop loin, et d'autant plus à tort que l'on a raison. Quoiqu'on ait droit de dédaigner, on dédaigne avec trop d'appareil. On veut subjuguer l'opinion de son Yoisin^ parce qu'on est rempli de son idée; et comme l'homme Tertueux néglige ces petits devoirs^ d'autant plus que sa conscience ne lui en fait aucun reproche et qu'il fonde sa conduite sur les grands principes qui dirigent sa vie, il est bon d'instituer ces règles fines et fixes, qui comme des entraves salutaires, arrêtent le bond trop impétueux de la vanité et de l'orgueil même légitime.

Ainsi l'air, le ton, le geste, Taccent^ le reg;ard sont asservis à des usages que Ton doit respecter, et ces formalités reçues enrichissent le plaisir d'être ensemble, au lieu de le détruire.

On a fort bien dit que l'homme sensible est toujours un homme poli. On peut être gauche^ marcher mal, s'asseoir mal, se moucher de travers, renverser des sièges, danser comme un philosophe, et blesser même le petit chien ; mais la bonté du cœur, raffabililé naturelle se distingueront toujours à travers l'ignorance du costume et des coutumes, et c'est cette affabilité qui constitue partout et même à Paris la vraie politesse.

Mais on s'imagine en même temps que ce don de plaire peut

tout remplacer. On ne craint plus de rougir, pourvu que les manières n'aient rien que de gracieux, Tesprit rien que d'iugénieux^ les raisonnements rien que de captieux. Sous un certain masque de bienséance, on justifie en d'autres termes Fart de ramper et de s'enrichir bassement : on donne à plusieurs sortes d'avilissements des noms pompeux : on appellerait volontiers servir TÉtat, la servitude auprès des grands; et bientôt on voudra nous persuader que le métier cupide de courtisan est le métier le plus glorieux.

Déjà même l'on fait entendre qu'il est une fourberie nécessaire, qu'un honnête homme n'est bon à rien, que la probité est une nuance de bêtise, et que dans un siècle corrompu, il n'y a que l'or qui puisse dédommager de l'absence des vertus. Enfin, on commence à faire entendre Mais je ne dois

pas tout dire. >

Ton da grand monde*

Dans le grand monde, on ne rencontre point de caractères outrés. Les ridicules y sont adoucis, et les préjugés, quoique subsistants , semblent se dissiper pour tout le temps que l'on est ensemble.

Une noble familiarité y déguise avec adresse l'amour-propre ; et l'homme de robe, l'évêque, le militaire, le financier, l'homme de cour semblent avoir pris quelque chose les uns des autres : il n'y a que des nuances, et jamais de couleur dominante. On distingue les professions, mais elles sont fondues et ne se montrent point opposées.

C'est là que la société est par excellence un véritable concert. Les instruments sont d'accord, les dissonances y sont excessivement rares, et le ton général rétablit bientôt l'harmonie.

La confiance, l'amitié n'y régnent pas : les épanchements de

Page 1