CIVILITÉ
viles qui s'efforçaient de les passer à leurs voisins. Pas un moment de repos ; on se bataillait avant le repas et pendant le repas, avec une opiniâtreté pëdantesque, et les experts en ce» rémonies applaudissaient à ces puériles combats.
Les demoiselles, droites, silencieuses, immobiles, corsées, busquées, les yeux éternellement baissés, ne touchaient à rien sur leurs assiettes ; et plus on les pressait de manger^ plus elle comptaient donner une preuve authentique de tempérance et de modestie, en ne mangeant pas.
Au dessert elles étaient obligées de chanter, et le grand embarras était de pouvoir chanter sans pleurer, et de répondre aux louanges qui pleuvaient, sans regarder ceux qui les leur adressaient.
Aujourd'hui les demoiselles mangent et ne chantent plus, jouissent d'une liberté décente, regardent autour d'elles, parlent un peu moins que leurs mères^ et d'un ton plus bas, et sourient seulement au lieu de rire : elles n'ont que la contrainte qui sied à leur âge, et qui rehausse l'innocence de leurs charmes.
La vraie civilité a banni ces impertinentes politesses, si chères à nos aïeux. Fondée sur le bon sens, elle n'embarrasse point et ne paraît point gênée ; elle obéit aux circonstances, se plie sans effort à tous les caractères, ne s'appesantit sur rien, dissimule ce qu'il faut dissimuler, met à son aise autrui, et ne s'égare point, parce qu'elle suit, non des règles absurdes, mais ce que lui dicte une bienveillance raisonnée.
Cette civilité peut même aujourd'hui se passer d'expérience, parce qu'on n'offense presque jamais lorsqu'on ne montre ni orgueil suffisant, ni prétentions déplacées. Ces deux vices ne sont pas détruits, il s'en faut; mais ils ne se montrent que rarement dans la société.
Les Parisiens sont fort sujets à grasseyer. Il y a plus, ils ne s^aperçoivent point de ce défaut dans leurs acteurs; et quand ceux-ci ne sont pas gratifiés de cet heureux talent, ils Tacquièrent au plus vite pour mieux plaire.
Un Parisien a une peine infinie à mouiller deux U^ et ne peut jamais prononcer comme il faut : bouillon^ paille , Versailles,
Les Parisiennes sont maigres, et à trente ans n'ont plus de gorge : elles sont au désespoir quand elles commencent à grossir, et boivent du vinaigre pour se conserver la taille.
On criaille dans les sociétés de province; à Paris on parle bas. On appelle madame toutes les femmes, depuis la duchesse jusqu'à la vendeuse de bouquets; et bientôt on n'appellera plus les demoiselles que madame^ tant il y a de vieilles filles qui sont équivoques.
L'étranger a peine à concevoir comment il y a dans le royaume un prince «t une princesse qui n'ont pas d'autre nom que celui de Monsieur et de Madame, lorsque tout le monde s^appelle ainsi. Tous les autres individus sont donc des usurpateurs 4e ces deux augustes titres ! un poète, fort embarrassé du protocole, a mis à la fin d'une épître dédicatoire : Je suis, Monseigneur, de Monsieur le très-humble, etc.
On donne le nom de demoiselles à toutes les filles qu'on ne tutoie pas ; les demoiselles commencent à aller dans le monde sans leur mère.
L'art et le goût paraissent plutôt dans le déshabillé que dans la grande parure.
Les hommes à Paris commencent à se faner à quarante ans.
Tout se prend à crédit^ sans quoi le marchand ne vendrait pas. Il aime mieux s'exposer à quelques pertes^ que de ne pas