‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 90 sur 146 · DE LA PETITE BOURGEOISIE · texte numérisé non relu

DE LA PETITE BOURGEOISIE

sincèrement pouvoir tenir. 11 y a plus de péril pour elles que pour les filles d'une classe plus relevée ; déjà des séducteurs opulents et libertins viennent les reconnaître à l'église, où elles implorent les secours de la grâce contre les attentats du vice ; Tœil du vice les convoite, lorsqu'elles baissent modestement les yeux. Le souffle empoisonné du vice, ne cherche qu'à ternir leur pure haleine; le débauché sourit en contemplant d'une main l'or qui doit séduire la jeune quêteuse, tandis que de l'autre il met une pièce d'argent dans la bourse des pauvres qu'elle lui ofiPre ; il ne lui fait cette aumône que pour la contempler de plus près. Âh ! du moins, que le sentiment de la charité qui brille sur son visage ne l'abandonne point, quand l'opulence du séducteur lui aura enlevé une autre vertu ! Voilà le vœu qu'on est réduit à former, en songeant que ces innocentes et pauvres beautés vont tomber au milieu des pièges dont le libertinage a fait tout à la fois une étude, un art et un triomphe.

Le bourgeois de la troisième classe, qui est immédiatement au dessus de la petite bourgeoisie dont je parle, à l'exemple des grands, s'avise aujourd'hui d'avoir des jours marqués pour recevoir sa société. La base et les remparts de ces sociétés, où Ton joue aux cartes, sont de vieilles femmes et de vieilles filles ; c'est dans im cercle de cette espèce que la médisance donne ses plus chers rendez-vous. Là l'humeur domine, parce que l'âge a enlevé les agréments de la figure. Les veuves opulentes, les demoiselles surannées, les ménagères de la paroisse, parlent toutes ensemble. Là régnent des idées si différentes de celles qui dominent ailleurs, qu'on croit avoir rétrogradé d'un demi-siècle. Le raisonnement est aussi vieux que l'ameublement de la chambre, et les figures s'accordent à merveille avec les personnages des tapisseries. On peut deviner quel sera l'entretien de telles assemblées à la forme des tables, des chaises et des fauteuils.

Dans les salons d'un petit goût moderne, et nouvellement orné, les femmes sont aussi légères et spirituelles qu'elles sont pesantes d'ailleurs ; elles se piquent aujourd'hui de faire les char-

mes et les délices de la société; plus sociables, plus éclairées qu*autrefoi8, et s'étant montées au ton des hommes, elles rivalisent avec leur génie.

Lxxra.

Elle a remplacé Fépée, qu'on ne porte plus habituellement. On court le matin, une badine à la main ; la marche en est plus leste,etronne connaît plus ces disputes et ces querelles si familières il y a soixante ans, et qui faisaient couler le sang pour de simples inattentions. Les mœurs ont opéré ce grand changement bien plus que les lois. On n'aurait réussi qu'avec peine à interdire le port des armes : le Parisien s'est désarmé de luimême pour sa commodité et par raison. Le duel était fréquent^ il est devenu rare. Les lois sévères de Louis XIV n'ont pas eu autant de force sur les esprits que la douUe et paisible lumière de la philosophie. Les Parisiens ont senti qu'ils ne doivent pas se déchirer comme des bêtes féroces, pour une chimère qu'on appelle point d^honneur. On se contredit, on se dispute, on y met quelquefois un peu d'aigreur ; mais on ne croit pas qu^on doive pour cela se couper la gorge.

Les femmes ont repris la canne qu'elles portaient dans le onzième siècle. EUes sortent et vont seules dans les rues et sur les boulevards, la canne à la main< Ce n'est pas pour elles un vain ornement ; elles en ont besoin plus que les hommes, tu la bizarrerie de leurs hauts talons qui ne les .exhaussent que pour leur ôter la faculté de marcher.

La canne à bec de corbin^ qui accompagnait fidèlement la perruque à trois nuxrteaux^ disparait peu à peu, et ne se verra bientôt plus que dans la main du contrôleur ou directeur général des finances, qui seul est dans l'usage d'entrer ainsi chez le roi. Nul autre n'y peut porter la canne.

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