‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 99 sur 146 · COMÉDIES MODERNES · texte numérisé non relu

COMÉDIES MODERNES

en venir, malgré soi, à un examen plus exact et plus détaillé.

Nous avons lu, nous avons voyagé, nous avons vu et examiné des mœurs bien différentes des nôtres ; nous les avons adoptées en idée, et, dès ce moment, les contrastes nous ont (rappés ; les originaux nous ont paru avoir aussi leur manière d'agir et de penser, tout comme ceux qui suivaient les maximes les plus accréditées. La plaisanterie s'est émoussée nécessairement, avec la connaissance des usages diamétralement opposés aux nôtres.

L'exemple de nos voisins plus rapprochés de nous, la lecture des voyages nouveaux^ les gazettes multipliées^ remplies de faits extraordinaires et inattendus, le mélange de tous les peuples de TEurope, tout nous a appris que chacun avait sa manière de voir, de juger, de sentir ; et tel caractère bizarre qui nous frappait par sa singularité, s'est trouvé commun chez nos voisins, conséquemment justifié et hors des atteintes du poète comique.

Remarquez que Ton rit cent fois plus dans un collège, dans une communauté, dans un couvent^ dans une maison asservie à des règles fixes. Eh ! pourquoi? Parce que dès qu'on s'écarte de Tornière tracée, Tinfraction marque et le ridicule naît. Dans une petite ville, il y a lieu à des rapports plus fréquents^ plus vifs et plus plaisants que dans une grande ; les nuances frappent là bien autrement, parce que tout est circonscrit, uniforme, et que Ton veille les uns sur les autres. Il est un ton général dans les opinions, dans les usages, dans les vêtements même, qu'on ne saurait enfreindre.

Mais à Paris, Fhomme est trop noyé dans la foule, pour avoir une physionomie qui tranche ; le ridicule devient imperceptible. Chacun vivant à son gré, et les mœurs étant prodigieusement mêlées, il n'y a point d'état et de caractère qui ne porte son excuse avec soi. On dit donc parmi ce peuple une multitude de bons mots qui résultent de la profonde connaissance des choses; mais on frappe rarement sur l'homme, on le ros-

pecte ; ou si le trait se lance au hasard, il est effacé par le trait du lendemain. La médisance se manifeste moins par méchanceté que pour écarter la langueur et Fennui. On sentira aisément que, sous ce point de vue, Fart de la comédie n'admet que des tableaux, et qu'on regarderait comme un perturbateur delà société, le poëte qui livrerait brutalement la guerre à tel ou tel individu. D'ailleurs, on saisirait difficilement la ressemblance.

Une comédie qui ne peut attaquer tous les vices en honneur, ni lés ridicules ennoblis^ devait nécessairement tomber dans le style des conversations ; et c'est ce, qui est arrivé. Elle aura de la finesse, de la grâce : mais, discrète et froide, elle manquera d'énergie ; elle n'osera parler ni du fourbe public qui va tête levée, ni du juge qui vend sa voix, ni du ministre inepte, ni du général battu, ni du présomptueux tombé dans ses propres pièges ; et tandis qu'au coin de toutes les cheminées on parle, on rit à leurs dépens, aucun Aristophane n'est assez hardi pour les faire monter sur le théâtre.

Ayant à tracer des peintures vigoureuses sur des modèles récents, il lui est défendu de concilier l'intérêt des mœurs avec l'intérêt de son art ; il ne peut guère attaquer le vice qu'en peignant la vertu ; et au lieu de le traîner par les cheveux sur la scène, de montrer a découvert son front hideux, il est obligé de faire une languissante tirade morale. Point de comédie à caractère vivant, dans les formes de noire gouvernement.

Molière lui-même, tout soutenu qu'il était par son nom et par Louis XIV, n'a osé faire qu'une comédie en ce genre; c*e8t aussi son chef-d'œuvre. Dans les autres, sou pinceau n'a plu8 la même force, ni la même élévation. Le trait plus vague caractérise moins la physionomie. Le Misanthrope (i) est encore

(1) Cette pièce a déjà excité plusieurs débaU intéressants : voici l'impression qu m'en est restée. Le Misanthrope m'a toujours paru fort inférieur au Tarlu/e. L'intention de Molière dans cette pièce a sûrement éié pure; mais on ne peut s'empêcher néanmoins d'avouer qu'elle parait équivoque à l'exameo. Molière, si je oe me trompe, semble vouloir que la vertu soit douce, pliante^ accorte, pour aiosi

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