‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 98 sur 146 · TRAGÉDIES MODERNES · texte numérisé non relu

TRAGÉDIES MODERNES

langueur sensible à nos tragédies modernes. LMmmuable patron de la Melpomène française endort où révolte les esprits les plus attachés par Fhabitude aux vieUles opinions littéraires. On est presque d^accord que cette Melpomène française, si excessivement vantée^ n'a vécu que d'imitation ; qu'elle n'offre que quelques portraits au lieu de ces tableaux larges et animés par la multitude des caractères qui appartiennent à un sujet historique.

On a dit tout haut que notre petite scène n'était qu'un par-^ /otr, que nos vingt-quatre heures n'avaient servi qu'à accumuler grossièrement les invraisemblances les plus ineptes et les plus bizarres. On est convenu qu'un seul et même patron dramatique^ pour tous les peuples, pour tous les gouvernements, pour tous les événements terribles ou touchants, simples ou compliqués^ était une adoption puérile qui n'avait pu être consacrée que par les copistes d'un art qu'ils n'ont point eu le génie de modifier, tous adorateurs serviles de ce qui avait été fait avant eux, et absolument dépourvus d'invention.

On ridiculise donc avec justice cette gêne continuelle dans le choix des sujets et dans la disposition de la fable, cette foule d'entrées et de sorties vagues et forcées, qui resserrent une action étendue, dont la marche libre eût paru conforme aux faits, et pour tout dire^ raisonnable.

Le poète assujetti a coupé le tableau historique pour le faire entrer dans le cadre des règles. Quelle inconcevable maladresse !

On rit quand on voit un auteur tragique prendre sans façon deux ou trois pièces grecques pour en composer une à sa fantaisie ; abattre une tête qui lui déplaît pour en coller une autre sur le tronc de tel personnage; confondre les parentés des descendants d'Atrée et d'CEdipe, sans craindre l'animadversion de ces princes décédés; traiter indifféremment un sujet anglais, allemand, russe, turc, ou tartaro-chinois ; ne daigner jamais lire son original, ni l'histoire du temps, ne vouloir que le titre, et débiter hardiment sa composition étrange sous l'enseigne de tragédie. On affiche le monstre sous cette dénomination, et le

monstre a son passe-port; mais les gens sensés vont voir par curiosité de quelle manière un poëte français défigure rhîstoire, ridiôme, le génie, le caractère de tous les peuples du monde, à Taide de quelques vers ronflants.

Il est vraiment plaisant de voir ces conspirations d'écoliers, de prêter l'oreille à ces conjurés qui apprêtent le poignard ou la coupe empoisonnée; de voir un acteur en instruire un autre, en rimes très-sonores, de sa généalogie, de sa naissance, de l'histoire de ses parents; d'examiner ces rois tous agissant et parlant de même, n'ayant aucune physionomie distincte, dont, pour plus grande commodité, le poète a fait des despotes altiers environnés de gardes, comme sMI n'y avait au monde que cette forme asiatique. Et voilà le fantôme que la nation, par une sotte habitude, adore sous le nom de goût. Elle affecte du mépris pour tout ce qui n'est pas de son crû littéraire ; et dans ces faibles linéaments, où le français seul a reconnu la figure humaine^ il a défié néanmoins ses voisins, et semblable au moucheron de la fable, il a sonné la charge et la victoire, en publiant que lui seul avait un théâtre tragique.

Tout philosophe, c'est-à-dire celui qui consulte la nature et les hommes au lieu des journalistes et des académiciens, sourit de pitié en démêlant le faux, le bizarre, et le ton mensonger de notre tragédie.

Quoi, se dit-il, nous sommes au milieu de l'Europe, scène vaste et importante des événements les plus variés et les plus étonnants, et nous n'avons pas encore un art dramatique à nous? Nous ne pouvons composer sans le secours des Grecs, des Romains, des Babyloniens, des Thraces? Nous allons chercher un Âgamemnon, un (Edipe, un Thésée, un Oreste, etc. ? Nous avons découvert l'Amérique, et cette découverte subite a fondu deux mondes en un, a créé mille nouveaux rapports? Nous avons l'imprimerie, la poudre à canon, les postes, la boussole, et avec les idées nouvelles et fécondes qui en résultent, nous n^avons pas encore un art dramatique à nous? Nous sommes

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environnées de foutes les sciences, de tous les arts, des miracles multipliés de Tindustrie humaine ; nous habitons une capitale peuplée de neuf cent mille âmes, où la prodigieuse inégalité des fortunes, la variété des états, des opinions, des caractèresT^ forment les contrastes les plus énergiques et les plus piquants ; et taudis que mille personnages divers nous environnent avec leurs traits caractéristiques, appellent la chaleur de nos pinceaux, et nous commandent la vérité, nous quitterions aveuglément une nature vivante, où tous les muscles sont enflés, saillants^ pleins de vie et d^expression, pour aller dessiner un codavre^grec ou romain, colorer ses joues livides, habiller ses membres froids, le dresser sur ses pieds tout chancelant, et imprimer à cet œil terne, à cette langue glacée , à ces bras raidis, le regard, Tidiôme et les gestes qui sont de convenance sar les planches de nos tréteaux? Quel abus du mannequin !

Si ce n'est point là la phis nombreuse des farces, c^est assu* rément la plus ridicule, ou plutôt c'est Toubli le plus impardonnable des plaisirs de nos nombreux concitoyens et des tableaux vivants et instructifs qu'ils demandent. Faut-il alors s'étonner si la multitude ne connaît seulement pas le nom de nos auteurs tragiques ?

Il n'y a presque plus que les gens de lettres qui soient inftitués de ces esquisses imparfaites, et qui s'en occupent avec un stérile déluge de paroles ; mais tandis qu'ils sont fort habiles à multiplier d'oiseuses dissertations, l'art n'en fait pas un seul pas de plus. Nos tragédies continuent à n'offrir que des reflets pâles, une imitation servile ; et la génération actuelle de nos auteurs attestera à la suivante, l'opiniâtreté du goût le plus faux et le plus déraisonnable.

Jeunes écrivains, voulez-vous connaître l'art, voulez-vous le faire sortir des bornes puériles où il est enchaîné? laissez-là les périodistes et leurs préceptes cadavéreux. Lisez Shakespeare^ non pour le copier, mais pour vous pénétrer de sa. manière grande et aisée, simple, naturelle, forte, éloquente ; étudiez-le

VoO TABLKAU DE PAHIS.

comme le fidèle intcrprcle de la nature, et vous verrez bientôt toutes ces petites tragédies étranglées, uniformes, sans plan vrai et sans mouvement, ne plus vous offrir qu'une sécheresse et une maigreur hideuse.

Les gens de lettres au-dessus de trente-cinq ans ont frémi de ces hérésies opposées à la saine doctrine^ parce que les préjugés durcissent avec la tête qui les renferme. Us ont lancé sur Thétérodoxe leurs anathêmes singulièrement redoutables. Mais vous savez combien les braillards ont défendu le plain-chant français qu^ils nommaient musique. J'en appelle à la génération qui s'élève; on accueillera un jour avec transport le genre que notre sottise combat aveuglément ; on sentira qu'on a fait en France tout le conti^aire de ce qu'il fallait faire; et l'histoire de notre musique deviendra celle de notre tragédie.

Alors nous apercevrons d'une manière distincte la difformité burlesque de nos pièces uniformes et factices, et nous adopterons une innovation salutaire qui tournera au profit de la vérité, du génie, des mœurs, et des plaisirs de la nation (1).

Un roi de Perse fit tirer un jour son horoscope. Ce roi qui se nioquait assez du passé et même du présent, était fort inquiet sur l'avenir. L'astrologue ayant bien examiné la oonjonciion des astres^ déclara fort innocemment que le roi mourrait, à coup sûr, d'un long bâillement ; ce qui, selon la traduction des mots persans, équivaut à fnourir d^ennui. On s'Appliqua donc très-

(I) J'ai eoDibattn l« premier ttec nae extrême franebiee les idées qoe plusienn adoptent aujourd'hui. J'ai fait imprimer, en 1775, un livre intitulé : Du Tkéàirêy ou Nouvel essai sur l'art dramatique^ Amsterdam, qui me yalut alors de la part des journalistes (tous réunis contre moi) pu une seule raison, mais bien de grosses injures; et, d'un autre c6té, une persécution presque sérieuse, que je détaillerai un jour. Pour toute réponse, j'ai étendu mes idées et mes réflexions, en les frappant d'une manière plus haute et plus décidée, laissant au temps, dont je connais les efiels. le soin de mettre mes opinions à leur place. Je compte donc publier bienl6t un outrage qui aura pour titre : ^Examen philosophique de quelques pièces du théâtre

• français^ anglais, allemand, espagnol, ete,,avee les observali0ns de plusieurs

• écrivains célèbres sur la nécessité de réformer le système actuel du théâtre « français. » {Note de Mercier )

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soigneusement à prévenir tout ce qui pourrait provoquer ce signe fatal, lequel devait être, pour sa majesté, Tavant-coureuv du trépas. Défense conséquemment à tout mélancolique de traverser les cours^ ainsi que les escaliers des châteaux que le roi pourrait habiter. Ordre exprès à tout courtisan d'avoir incessamment le sourire sur les lèvres, et quelques bons contes dans la mémoire. On enleva des bibliothèques du prince tout les moralistes anciens et modernes^ tous les dissertateurs, les jurisconsultes, les métaphysiciens ; on tapissa les murailles de peintures pleines de feu et de gaieté. On ordonna que les gens de justice ne porteraient plus que des habits couleur de rose. On fît recrue de bouffons, et ils furent largement payés. Bal quatre fois la semaine, comédie tous les jours, mais point d'opéra en plain-chant. Aux portes du palais, des gens affidés versaient du café à tous venants; et quiconque lâchait un bon mot, obtenait sur-le-champ un passe-port pour aller partout. Rire et faire rire était le propre d*un grand homme qui servait dignement son prince et l'État. Toutes les dignités appartinrent de droit aux plaisants qui narraient les plus joyeuses facéties.

Un poëte qui n'était ni triste ni gai, mais qui amusait assez ceux qui Técoutaient parler de ses vers^ était parvenu à la cour, on ne sait trop comment : mais enfin il s'y trouvait ; et conune Ton confond assez volontiers dans ce pays les poètes avec les fous, il avait ses entrées* Il mit à profit cet avantage, et fit si bien qu'il obtint de lire devant sa majesté une tragédie toute entière, de sa composition; tragédie, selon lui, étonnante, pathétique, qui réunissait tout ce qu'Aristote exige, diaprés les drames grecs, car il n'a vu que cela dans sa poétique; Cette tragédie était prànée d'avance avec un enthousiasme singulier, et chacun de s'écrier sans la connaître : c^esi admirable! Lé poète vint et lut. Le roi bâilla et mourut.

L'auteur est soudain arrêté, conime coupable du crime de lèse-majesté au premier chef, et condamné à perdre la vie àxi milieu des supplices d'étiquette. Il de récria fortement, moinâ

sur la violence commise contre sa personne^ que sur i^injustice horrible, abominable, que Ton faisait à son ouvrage tragique, admiré de toute une académie. Le goût avait présidé à la construction de chaque vers^ et ils étaient si bien moulés sur les bons modèles, qu'en cas de besoin on les y retrouverait presque tous. Voila ce que le poète avança pour sa justification.

Le tribunal suprême crut devoir procéder avec toutes les formalités requises ; et comme on présente toujours au coupable rinslrument du crime, il fut ordonné au poète de reprendre et de relire cette fatale tragédie devant tous les juges assemblés. Le poète, la tête nue et dans la posture des criminels, environné de tous les ordres de TÉtat, lut sa pièce. Dès le second acte^ voilà que tous les fronts sévères et rembrunis se déridèrent, et progressivement de longs éclats de rire, qu'on voulait étouffer, se firent entendre et percèrent de différents côtés. Ces cris bientôt dégénérèrent en convulsions : ils annonçaient la grâce du poète. En effet, tous les juges, en se levant, déclarèrent d'une voix unanime que rien au monde n'était plus plaisant que cette tragédie ^ et le trépas subit de son auguste majesté avait eu certainement une toute autre cause. En conséquence, le poète fut remis en liberté et renvoyé bien abîmons au cercle de ses admirateurs et de son académie.

Comédie» niodcrneff.

Pourquoi rit-on moins aujourd'hui qu'on ne riait dans le siècle passé? C'est peut-être parce qu'on a plus de connaissances et le tact plus fin ; c'est parce qu'on démêle du premier coup d'œil ce qu'il y a de froid et de faux dans ce même trait qui faisait rire nos aïeux à gorge déployée. On rit moins dans le inonde, parce qu'on y raisonne davantage sur fous les objets, et parce qu'après avoir épuisé toutes les plaisanteries, il a fallu

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