Tableau de Paris
Louis-Sébastien Mercier naquit à Paris, le 6 juin 1740. Ses parents, d'honnêtes commerçants, n'avaient certes pas l'ambition d'élever cet enfant vers la littérature et leur but était surtout de le voir se contenter de leur situation sociale, ainsi que le fit leur autre fils, lequel, en guise de bâton de maréchal, devint acquéreur de V hôtel de l'Empereur Joseph II, situé rue de Tournon et où, de nos jours, quelques sénateurs occupent les chambres habitées autrefois par la noblesse provinciale de passage à Paris. Mais Louis- Sébastien avait une autre vocation que
celle d'héberger des personnages de marque. D'une intelligence précoce, doué d'une mémoire tout à fait exceptionnelle, il se plut à parfaire ses études et, seul à se comprendre jusque là, il obtint néanmoins de rester libre dans la voie qu'il se voulait tracer. Les lettres l'attiraient. Très instruit par les anciens, entraîné par les œuvres de ses contemporains les plus notoires, il se devait de montrer qu'il les comprenait en les imitant. Les héroïdes faisaient fureur. Depuis Ovide, nul mieux que Pope n'y avait excellé et le goût du jour voulait que l'on marchât sur ses traces. Mercier avait à peine vingt ans quand il présenta au public ses essais dans ce genre. Ainsi qu'il convient aux débutants sincères il s'attendait à des encouragements. Sa déception fut grande de constater que, tout en prétendant le conseiller, ledit public l'engageait à ne pas s'entêter dans une carrière où, derrière Voltaire, brillaient tant de nobles et indiscutables talents.
Si pénible que fût l'accueil, son esprit d'indépendance lui défendait de se soumettre aux conseils de ses aînés. Il répliqua aux attaques, mais dans un sens peu admis chez les jeunes gens s' arrogeant le droit . de juger. Pour se donner une raison d'être et d'écrire il répondit à la critique par d'autres critiques et se laissa dominer par son besoin de railler les réputations solidement établies. Ainsi ce premier échec lui révêla sa vraie voie qui devait être de se poser jusqu'à la fin de sa vie en ennemi des institutions et des gloires du moment et, puisque la poésie avait la vogue, il se déclara son adversaire et la bafoua. L'expulsion des jésuites lui ayant procuré la situation de professeur de rhétorique à Bordeaux, il employa ses heures de loisir à la composition d'un Essai sur l'Art dramatique qui fut sa première