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SUR MERCIER III

protestation publique contre la poésie, telle qu'elle était comprise à cette époque, avec son enthousiasme pour les faiseurs de poèmes héroïques et de tragédies. Cette dernière manière lui déplaisant plus que toute autre, il ne ménagea pas ses mots pour la déconsidérer. Pour lui, la vie, telle qu'elle était alors et telle qu'elle devait ctre dans tous les temps, était assez éloquente dans sa grandeur comme dans sa misère pour que le vrai poète pût s'en préoccuper. Un drame pris dans le peuple lui semblait plus poignant que tout cet assemblage de héros cuirassés ou drapés qui juraient par leurs dieux et leur immolaient des victimes. Tout autour de lui, il voyait la vérité de la passion et du crime, et il s'étonnait que les auteurs la dédaignassent en faveur des fictions mythologiques et des mensonges de la légende. Cette hardiesse dans le jugement et, disons-le, ce discernement tout à fait remarquable donnèrent, dès ce moment, Vidée de ce que Mercier pouvait offrir de personnalité véritable. Bien qu' avançant à grand pas vers la vérité, les cerveaux dirigeants n'en étaient pas encore là et un petit professeur de province se permettant de sabrer les réputations et de prétendre réformer le génie courant devait payer cher son audace. Dès ce moment, les quolibets et les moqueries plurent sur lui : on ne lui épargna ni les épithètes de sot, d'âne, d'illettré, ni la conspiration du ridicule pour accueillir chacun de ses nouveaux écrits. En plus des différentes catégories d'écrivains qu'il s'était permis d'attaquer, il n'avait pas ménagé ses sarcasmes aux comédiens, leurs complices. Le génie dramatique, sous aucun de ses aspects, ne l'intimidait et puisqu'il n'avait pas de respect pour les créateurs il eût été illogique qu'il en eût pour les interprètes. Durant plusieurs années,, il les traqua sans relâche. Or, il se

heurtait là à une corporation tout aussi puissante que celle des gens de lettres. Les comédiens, indignés, rf hésitèrent pas à se mettre sous la protection de la police, alléguant de la diffamation qu'était pour eux cette Lettre sur les Comédiens dont tout le monde s' entretenait et qui n'était pas pour accréditer leur prestige. Ils usèrent de tous les moyens pour prouver à Mercier combien il était téméraire de douter de leur sacerdoce artistique et obtinrent que le lieutenant de police Albert mandât V auteur en son cabinet et entreprît de le sermonner vertement. « Monsieur, lui dit-il, le gouvernement sait que vous répandez un mémoire contre les comédiens, il vous défend de passer outre. — Monsieur, répondit Mercier, je ne sais ce que vous voulez dire par ce mot « gouvernement ». y ai un roi, lorsqu'il me donnera des ordres je saurai obéir. » Il n'allégua pas, pour sa défense, du peu de goût desdits comédiens, qui, non contents d'avoir fait siffler ses différentes pièces : L'Habitant de la Guadeloupe, La Brouette du Vinaigrier, Jean Hennuyer, etc, refusèrent de jouer ses drames traduits de Pfeill, parmi lesquels l'Homme Sauvage qui avait en Allemagne le plus colossal succès. Cette rage des comédiens contre Mercier gagna le public. Peu de représentations, dans l'histoire de notre théâtre, eurent le sort de Jenneval, joué aux Italiens en 1781. Ce fut une folie furieuse dans la salle. Sifflements, huées, rien ne fut ménagé au malheureux auteur. Les gazettes, suivant l'exemple, tentèrent de saper l'autorité du Mercier littérateur ; on publia des caricatures le représentant, tantôt en baudet, tantôt en marchand de mercerie (calembour facile sur son nom), tantôt en auteur servant de cible aux projectiles des spectateurs. On imprima cette épigramme :

Afessiews.je.suu> tjicoi> qwcnen, due Nostroda,mus , Cadet Moue* , fcorwccasàe. yrasuu' Auteur , (rramairien., Decuunaùujj- ,

Mou û (/esàn fou/ourj Svtare.

Donîl'Aomme ne peut triompher /titec- un mer je nussi ntwe Je rie suu qn 'j/n, petit Met cuir •

Un jour Ruault fit mettre en la Gazette Que pour dix sous il vendrait au public Le Brouetteur, Le Juge, Childéric, Jean Hennuyer. Un homme les achète.

En s'en allant, de son marché tout fier, Il se disait : ma foi, ce n'est pas cher. Mais, en chemin, ouvrant un exemplaire, Il parcourut un peu Jean Hennuyer, Puis, brusquement empochant son Mercier, Il s'écria : Le fripon de libraire \n

Bien qu'ignorant cet auteur, qui n'avait pas accès chez elle, la Cour s'émut de tant de cabales contre un seul homme et Marie- Antoinette, qui devait à sa réputation de reine-Mécène de protéger toutes les lettres, même les plus incomprises, s'intéressa à lui après sa pièce Le Déserteur, et lui fit accorder une pension de huit cents livres.

Heureusement pour ce que Mercier devait nous laisser de son œuvre, sa malchance au théâtre ne V éloigna pas de son encrier. En 1770, alors qu'il était encore professeur de rhétorique à Bordeaux, il avait publié l'An 2440 ou Rêve s'il en fût jamais, où tout ce que son imagination avait de hardi se donna libre cours. Le titre indique le sujet. Mercier, s' amusant à sauter de cinq siècles en avant, décrivait une France nouvelle avec des institutions, des modes et des usages basés sur les réformes qu'il estimait indispensables de son temps. Pour la première fois, le public, ne comprenant pas très bien ce qu'il voulait lui dire, V encouragea. On qualifiait ses théories de fantastiques mais elles ne déplaisaient pas ; on voulait y découvrir une ironie très admissible à une époque où les choses, ait dire de beaucoup, allaient plutôt de travers. Et puis, il y avait dans ce volume une audace à encou-

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