‹ Tableau de ParisChapitre 109 sur 154 · QUARTIERS DE NOBLESSE · texte numérisé non relu

QUARTIERS DE NOBLESSE

portaient avec eux toute leur cuisine, du sel et quelques épices ; ils vivaient de leur criasse, et quand ils avaient tué un chevreuil, ils le plaçaient sur une table de pierre, le recouvraient d'autres pierres et en exprimaient le sang. Nos chevaliers font meilleure chère ; mais ils font encore la quête en mémoire de leurs aïeux.

Les Souverains sont bien heureux que les hommes se paient en croix d'émail et en rubans plutôt qu'en argent ou autre récompense substantielle ; c'est une monnaie •"*«-* légère qui acquitte des services considérables : on verse son sang pour ces marques extérieures.

Il y avait autrefois l'ordre du cordon jaune, il fut aboli par Henri IV.

M. Chérin (i), généalogiste, ou son successeur, examine si l'on a les générations suffisantes pour rentrer dans les différents ordres. Ce rapporteur est un vrai juge ; on tremble devant son inspection : on se plaint, on murmure, on trouve les formes ruineuses et difficiles. Tantôt il y a trop de robe, tantôt il n'y a point assez d'illustration. Ce généalogiste rigide n'est pas pénétré de ce vers philosophique qui dit que parmi les hommes, L'un a dételé le matin, l'autre V après-diner.

Voilà au fond toute la différence ; mais la tête humaine va au-devant de toutes les illusions des Cours. L'épée veut sans cesse humilier la magistrature. Accourez, Gascons, Provençaux, Flamands, Bretons, accourez avec vos pancartes, M. Chérin, ou son successeur, va vous rabrouer d'importance: combien avez-vous de quartiers? Voyons ; en comptez-vous deux cent cinquante-six ? O chétive existence des hommes ! O quelle importance on veut leur donner! Mais il s'agit des honneurs de la Cour, c'est-à-dire, présentation pour les femmes, chasse et carrosse pour les hommes, ce qui entraîne pour l'avenir la susceptibilité d'être invité au repas avec Leurs Majestés. Dans

(i) Militaire et généalogiste. Suivit Humbert en Irlande comme chef d'état-major. Combattit en Suisse sous les ordres de Masséna et y fut blessé mortellement.

une loge de Francs- Maçons, les frères se bariolent de cordons bleus, verts, rouges, de croix et de dignités de toute espèce ; on est là chamarré comme des princes. Un frère distrait sortit un jour de la loge et se promena dans la rue : alors toute la canaille de le regarder, de le saluer ; il sortit de sa distraction à force d'être monseigneurisé ; et comme il avait quatre ou cinq cordons, on avait redoublé les révérences.

SAIGNEE

A utrefois la saignée jouait le principal rôle'dans l'art de ** guérir. A la moindre indisposition, le chirugien tirait sa lancette inhumaine ; on ne savait pas alors que toutes nos maladies sont toujours dans nos humeurs, et jamais dans le sang, qui n'est que leur extrait.

Point de chirurgien qui ne saignât abondamment. On regardait la saignée comme un préalable nécessaire, quel que fût le genre de la maladie.

On saigne beaucoup moins, et il n'y a plus que les vieux chirurgiens qui soumettent encore le bas-peuple à cette dangereuse évacuation.

Les médecins modernes sont conservateurs du sang, autant que leurs devanciers en étaient cruellement prodigues.

Mais la saignée a fait distinguer un saigneur habile d'un saigneur ordinaire : la légèreté, la grâce, la promptitude ont fait une réputation à tel homme qui ne savait qu'ouvrir la veine. Le bras d'une duchesse se soumet à l'incision lorsque la lancette a de la vogue. En effet, saigner un bœuf, saigner une harengère, saigner une marquise, sont trois saignées différentes. Les deux premières se confondent : mais un bras potelé, il faut en saisir la veine avec légèreté.

Louis XIV vieillissait ; on avait l'habitude de le saigner tous les mois. Un jeune petit chirurgien, qui avait gagné

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assez gros sur le pavé de Paris, par une très grande habileté à saigner, s'imagina que sa fortune serait faite, s'il pouvait parvenir à saigner une fois le roi. Il trouva des connaissances auprès de Daquin, pour lors premier médecin, et lui conta son affaire, lui disant que s'il pouvait lui procurer ce qu'il désirait, il y avait dix mille écus de consignés chez un notaire.

Daquin avait bien envie de les gagner ; mais la chose n'était pas facile à mener, parce que Maréchal, pour lors premier chirurgien, ne quittait guère le roi. Il ne laissa pas de lui donner quelques espérances, et lui conseilla de se tenir toujours à portée des occasions, en venant s'établir à Versailles, ce qu'il fit.

Un jour enfin que Maréchal avait demandé au roi un congé de deux ou trois jours, pour aller à sa petite campagne de Bièvre, Daquin crut le moment favorable ; il tâta le pouls du roi, le matin à son ordinaire, il contrefit beaucoup l'effrayé, trouva un battement inquiétant, disait-il, et une saignée était absolument nécessaire. Il n'y avait pas même de temps à perdre.

Le roi avait d'abord eu quelque répugnance, n'ayant pas pour le moment Maréchal auprès de lui : la peur l'avait enfin déterminé à tout, et Daquin avait proposé son petit chirurgien, comme étant un des plus habiles saigneurs du royaume. On l'avait envoyé chercher ; la saignée fut faite et Daquin envoya aussitôt retirer les dix mille écus consignés chez le notaire.

Sur ces entrefaites, Maréchal, à qui on avait envoyé un courrier, était revenu à la minute. Il n'avait pas été peu étonné de trouver le roi fatigué, qu'il venait presque de quitter, et auquel, à son retour, il ne trouvait pas même le moindre symptôme de mal. Cela commença à lui donner à penser.

omme le petit chirurgien n'avait que quelques louis à

érer pour sa saignée, et qu'il commençait à voir qu'il

1 ourrait fort bien s'être trompé dans son attente, Maréchal,

à iorce de le tourner, vint à bout de savoir le fond de l'his-

toire ; et le roi ne fut pas longtemps sans en être instruit, car Maréchal, ennemi de Daquin, avait été aussitôt lui en rendre compte.

Le roi entra dans une fureur terrible ; il fit arrêter Daquin, et abandonna l'affaire au jugement du conseil d'état. Toutes les voix y furent pour la mort, disant que Daquin avait fait trafic du sang du roi. Enfin le roi, un peu revenu de sa colère, lui fit grâce de ]a vie ; mais à condition qu'il perdrait sa place de premier médecin, et se retirerait à Ouimper-Corentin.

Cela ne rendit pas l'argent au jeune chirurgien, à qui il en coûta 28.000 livres, pour avoir eu l'honneur de saigner une fois Louis XIV.

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