CINQ JANVIER
T a mort d'un monarque est un événement dans l'univers. L Frapper un roi, c'est assassiner une nation, parce que la main qui le fait tomber, cause une révolution dans le gouvernement politique. L'assassinat d'une tête couronnée précipite dans le tombeau un grand nombre de mortels. On n'attente point à la vie de ces grands personnages assis sur les trônes, sans ébranler le royaume dont ils sont les chefs. C'est donc le plus grand des délits que déporter la main sur la personne sacrée du prince. Le roi et l'état sont intimement liés ; et comment réparer le vide que cause tout à coup la mort d'un souverain ? comment empêcher cette foule de calamités qui vont naître à la suite de ce grand meurtre ? La moitié de la nation peut se voir tout à coup ensevelie sous le cercueil royal. Qui peut aujourd hui calculer les désastres qu'occasionna le couteau fatal qui perça le sein de Henri IV? Sully allait consommer 1 ouvrage de la grandeur de la France, Ravaillac tua sa félicite. La main d'un scélérat hardi changea le système de ce royaume, et bouleversa celui de l'Europe.
Lorsque Louis XV fut frappé, la nature du délit exigea ^^^ les plus profondes recherches : le soupçon devint conviction : les paroles en l'air furent pesées ; tout devint grave : les paroles des enfants, des fous, des rêveurs, tout fut sur i, examiné. Ce crime de lèse-majesté au premier chef avait
semblé rendre tous les citoyens coupables. Une foule de ^ens furent arrêtés,, et le moindre mot cessa d'être indifférent.
Si les recherches parurent minutieuses et rigides, c'est qu'on ne sentit pas toutes les conséquences qui pouvaient résulter d'un pareil attentat. On établit une inquisition sévère : les perquisitions n'eurent point de relâche.
On ne pouvait se figurer comment il s'était trouvé un assassin de cette espèce, qui ne pouvait j amais échapper aux supplices et à la mort. Quelle prétention pouvait-il avoir ? que pouvait-il attendre, espérer ? que faisait à cet homme de la lie du peuple la mort d'un prince ?
Les précautions que Ton prit pour que le régicide n'échappât point au procès et aux tourments, furent extrêmes. Un lit ingénieux fut imaginé pour qu'il ne pût attenter sur lui-même. Des médecins semblaient répondre de sa vie. Il était devenu un être précieux, et les mouvements de sa tête et de ses yeux étaient comptés. Le lever, le coucher, le mettre sur son séant, était une affaire capitale. Ce parricide s'amusait des soins multipliés dont il était devenu l'objet ; il voyait autour de son lit une foule de personnages distingues, qui le traitaient avec une sorte de circonspection ; et ayant osé porter la main sur unmonarque, il était traité comme un monarque enchaîné. .
Chacun était curieux d'envisager le régicide sur le lit où il était couché. Un jeune chirurgien s'étant glissé, et ayant jeté un œil avide sur ce tueur de roi, Damiens remarqua son coup d'ceil, et dit qu'on l'arrête. Le jeune chirurgien fut arrêté, et Damiens dit qu'il n'avait voulu que lui faire peur, pour le punir de sa curiosité ; mais la peur fut telle dans l'âme de ce jeune homme, qu'il mourut d'effroi.
Le genre de supplices qu'on devait faire souffrir au criminel, était tout décidé. Les juges ne firent que renouveler l'arrêt porté contre Ravaillac. Il faut bien que ce crime soit le plus énorme, puisque le supplice ne fut point adouci, quoique le monarque ne fût point mort.
I,a curiosité fit ce jour-là, de la nation, un peuple avide