CALENDRIERS, ALMANACHS POUR JANVIER
C'est une manufacture telle qu'il n'y en a point dans le reste du monde ; on en envoie des ballots dans les provinces et chez l'étranger ; étrennes mignonnes, almanachs chantants, etc., il faudrait un catalogue pour les nommer tous. Cette marchandise, qui forme des murailles de papier noirci, est prête à la fin d'octobre ; puis viennent les ^couvertures brillantes, ouvrage des relieurs. Ceux-ci couronnent le mont St Hilaire,(i)et sont harcelés par les libraires, qui dans ce temps-là ne s'occupent que d'almanachs, plus précieux pour eux mille fois que les œuvres de Montesquieu.
Tel compose un almanach pour 24 livres ; tel autre, J comme M. Sautreau, éditeur célèbre de l'almanach des Muses, a trouvé le secret de se faire dix-huit cent livres de rente, en ne faisant que rassembler quelques vers d'autrui. Ainsi les jeux de l'aveugle fortune se manifestent jusque dans les almanachs.
On épuise les titres bizarres, et bientôt il n'y en aura plus. L Ln poète intitula le sien Almanach des Honnêtes Gens : c'était une espèce de calendrier,' où il délogeait tous les saints du paradis, et la vierge Marie, pour y placer des noms de philosophes, d'athées, et puis Brittus. On le mit à Saint-Lazare, tandis que d'un autre côté M. Séguier (2) arma
(1) Dans le quartier Stê Geneviève (Panthéon).
(2) Antoine Séguier (1726-1791) avocat général au Parlement et membre à l'Académie Française.
tous les foudres de l'éloquence contre ce calendrier bizarre, le faisant brûler par la main du bourreau, au pied du grand escalier : il ne fallut pas un bûcher pour incendier l'ouvrage, une bougie fit l'affaire.
Un autre dans le même temps (M.Rivarol) fit un almanach où il distribuait des épigrammes peu variées et peu piquantes à quatre cents faiseurs de vers, et tout cela pour un peu d'argent; ces quatre cents faiseurs de vers ne le lâcheront qu'au jugement dernier. Ce sont autant de lévriers qui sont et seront à sa poursuite ; mais comment irrite-t-on quatre cents rimeurs ? n'est-ce pas affronter sans masque et sans gant une ruche de guêpes ? Quelques-unes lui ont Ji déjà fait sentir l'aiguillon.
Tous ces almanachs passent de main en main, et puis meurent dès le mois de février : on ne conçoit pas ce que devient cette espèce de machandise qui s'éparpille dans les innombrables poches des grisettes ; car toute fille a un almanach chantant qu'elle reçoit au nouvel an.
On doit peut-être à cette foule d'almanachs l'incom- ^i^-^ mode race de fredonneurs qui vous bourdonnent aux oreilles ^y des notes de musique défigurées, et qui chantonnent quand vous leur parlez.
Les revenus de l'académie de Berlin sont fondés sur la vente exclusive des almanachs. Le feu Roi de Prusse avait pensé que comme il ne faut pas beaucoup de génie pour faire un almanach, on pouvait appliquer le produit de ces sortes d'ouvrages à l'entretien d'une académie de savants : il paya donc ses académiciens en affermant les productions . de l'année, les chansons et lès chansonnettes. L'académie, maîtresse du privilège, crut qu'il était de sa dignité de supprimer de ces almanachs, munis de son approbation, les vieilles et incertaines prédictions du beau temps, de la pluie, de la gelée, des orages, des tempêtes et des météores, etc., ainsi que les recommandations de couper les cheveux, les ongles, de prendre médecine et de saigner dans tel ou tel temps, etc. Qu'arriva-t-il ? On ne vendit plus d'almanachs sans prédictions. L'académie allait être sans marmite et