‹ Tableau de ParisChapitre 120 sur 154 · BROCHURES · texte numérisé non relu

BROCHURES

IL faut beaucoup de livres puisqu'il y a beaucoup de lecteurs. Il en faut pour toutes les conditions, qui ont un droit égal à sortir de l'ignorance. Il vaut mieux lire un ouvrage médiocre, que de ne point lire du tout. Toute lecture est utile, parce qu'elle exerce l'esprit et prête à la réflexion. S'il n'y avait que les ouvrages des Labruyère, des Montesquieu, des Boullanger, de Buffon, des Rousseau, la multitude ne pourrait être éclairée. Ces livres sont trop substantiels, il lui faut une nourriture plus légère et plus détaillée. Otez les livres médiocres, et l'on ne saura bientôt plus lire, ni distinguer les bons. Les lettres fictives du pape Ganganelli (1) ont eu un succès prodigieux. Toutes les idées qu'elles renferment sont communes ; mais ces idées sont bonnes, claires, facilement exprimées. La multitude a été enchantée de l'ouvrage et a dû l'être. C'est toujours un échelon de monté ; et d'après ce succès, que les sots journalistes n'ont pas assez remarqué, il sera plus facile de la conduire à quelque ouvrage relevé. >- | /

Les romans que les gens de lettres, qui font les superbes, jugent frivoles, et qu'ils ne savent point faire, (2) sont plus utiles que toutes les histoires. Le cœur humain vu, L^ analysé, peint sous toutes ses formes, la variété des caractères et des événements, tout cela est une source inépuisable de plaisirs et de réflexions. Voyez ce qu'on lit à la campagne. Reviendra-t-on sur une éternelle tragédie de Racine ? Non ; il faudra se plonger dans les compositions vastes et intéressantes, dans les romans anglais, dans les romans de l'abbé

(1) Clément XIV. Ces lettres, qui furent l'œuvre de Louis- Antoine Caraccioli, forment 4 volumes.

(2) Je connais vingt hommes de lettres, ayant une espèce de nom, qui sont incapables de faire un roman médiocre. L'imagination qui invente des événements et des caractères leur manque absolument. {Note de Mercier.)

Prévôt, dans ceux de l'admirable Rétif de la Bretonne, grand peintre, homme éloquent, à qui je me plais à rendre une justice que mes confrères les gens de lettres, soi-disant hommes de goût, lui refusent si injustement. On cherche alors un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon qui nous environne ; on a recours aux romans de chevalerie, plutôt que de se dessécher l'esprit et l'imagination dans une maigre épître de Boileau, ou dans ces ouvrages arides et contournés, que le Sanhédrin littéraire vante tout seul, et que le reste de la France dédaigne. On demande des faits, de l'action, du mouvement ; on aime à suivre tous ces caractères mélangés. Et pourquoi ne lirais-je pas avec transport ce que de beaux esprits paresseux, uniquement occupés, de mots, refusent de lire ? Faut-il que je ne prenne du plaisir que d'après leurs décisions ? Arrangeurs de mots, que m'importe vos futiles hémistiches ? Si ma physionomie est différente d'un autre homme, pourquoi mon goût ne le serait-il pas ? Et pourquoi ne pas donner à la librairie le droit de satisfaire tous les goûts ? Or c'est un attentat aux plaisirs d'une nation vive, naturellement curieuse et gaie, de borner l'imprimerie, en gênant les presses, en créant des censeurs absurdes, en établissant des entraves, en retardant la publication des écrits.

Mais le projet est formé, à ce qu'il paraît, d'étouffer les écrivains de la capitale ; parce que, selon l'expression nouvellement accréditée, ce sont des réverbères qui éclairent trop les prévarications et le caractère des hommes en place.

Le goût académique se joint à ce fléau, pour proscrire tout ce qui porte l'empreinte de l'invention, du génie, de l'éloquence ; et l'on veut nous assujettir à cette servitude de mots, couleur dominante d'une école sèche, aride ; elle aiguise des phrases, elle ne fait plus reconnaître la libre audace d'un écrivain, maître de sa manière, et produisant sa pensée -ans détour et sans grimaces, il faut que notre talent paraisse ce qu'il est; et s'il se modèle sui autrui ; il perd ce qu'il a d'original, et tombe, non dans la

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