SEPARATION ICI
Les visites des consolateurs durent toute la journée ; mais elles finissent cependant à dix heures et demie du soir. IVut-on offrir le modèle d'un plus rare sacrifice et d'une plus grande régularité ? et n'y a-t-il pas là de quoi attendrir le mari le plus féroce et le plus inhumain ? S'il veut encore faire valoir ses droits après une année de retraite, s'il se refuse à ce que les consolateurs continuent leurs visites, Néron et Caligula sont des agneaux auprès de lui.
Les Juges, placés entre le mari et la femme, voyant la beauté et les larmes de celle-ci, ne peuvent jamais imaginer qu'elle soit entièrement coupable ; et toutes les faveursxle la loi sont insensiblement pour elle.
Dans la communauté de Saint-Chaumont, toutes les femmes séparées se prêtent mutuellement leur conseil, leurs avocats, J * (/l$/k4*A leurs défenseurs, leurs ruses, leur éloquence : c'est une ligue qui pousse des rameaux de tous côtés. Et le mari, qui croyait n'être en guerre qu'avec une seule femme, en a trente pour ennemies irréconciliables qui multiplient son portrait, ainsi qu'un verre à facettes multiplie les objets. La voix de la communauté entre dans les canaux les plus imperceptibles, les enfle, et voilà un concert d'invectives et d'accusations qui ne mourra point. Qu'on se sépare, qu'on se réconcilie, il sera déclaré à Saint-Chaumont, et dans les fastes de la communauté, que la femme est un ange et le mari un démon. C'est là le premier article de foi de la maison.
Jamais oreille de confesseur n'a été plus aguerrie que celles des directrices de cette communauté. Eles savent d'avance tous les délits que peuvent commettre les maris jaloux ou brutaux ; aucun en les étonne. Mais jamais les torts ne sont du côté de la femme ; et ce qui le prouve, c'est qu'elle paye une bonne pension, et qu'elle dépense son argent dans la sainte communauté. Or, pour effacer de si grandes douleurs, pour adoucir cette horrible captivité, qui ferme les portes à onze heures du soir, on joue, on chante, on tient table ; mais tout à coupon trouve des pleurs et des sanglots, quand c'est un parent
du mari qui se présente, ou pour achever un accommodement, ou pour terminer une séparation ; jamais actrice n'a offert sur la scène des nuances plus vives et plus rapides : la supérieure accompagne, par un silence éloquent, le jeu physionomique de la dame éplorée. Quelquefois la chaise de poste et l'amant viennent terminer brusquement le procès. Trois mois après, les factums provinciaux arriveront de cent lieues ; on les verra pleuvoir sur la tête du mari ; on lui redemandera la moitié de sa fortune ; on offrira de rentrer au couvent et de prouver son innocence ; les avocats défenseurs sont tout prêts, et la supérieure aussi, qui condamne indistinctement tous les maris de l'univers, et qui recevrait dans son asile les Africaines et les Chinoises, ainsi qu'elle reçoit les Flamandes, les Provençales et les Francomtoises.