FEMMES-AUTEURS
T es femmes, en tout temps, ont été jalouses parmi nous *-J de faire l'agrément des sociétés : eh ! pourquoi serait-il défendu à l'esprit de passer par une belle bouche ? De là à la culture des lettres, il n'y avait qu'un pas. Les conversations roulant sur les livres et sur les ouvrages de théâtre, les femmes qui n'ont point à remplir les états pénibles de la vie civile, au sein de leur doux loisir, ont dit : Faisons des livres.
Si l'on ne défend point aux femmes la musique, la peinture, le dessin, pourquoi leur interdirait-on la littérature ? Ce serait dans l'homme une jalousie honteuse, que de repousser la femme dans l'ignorance, qui est un défaut avilissant. Quand un être sensible a reçu de la Nature une imagination vive, comment lui ravir le droit d'en disposer à son gré ?
Mais voici le danger. L'homme redoute toujours dans la
prennent le matin leur café au lait, comme la marquise et la duchesse. C'est aux gens de l'art à déterminer en dernière analyse l'effet de cette boisson sur les tempéraments. Je ne vois plus personne^a>\ V Paris déjeuner avec un verre de vin. (Note de Mercier.) ./
femme une supériorité quelconque ; il veut qu'elle ne jouisse que de la moitié de son être. Il chérit la modestie de la femme; disons mieux, son humilité, comme le plus beau de tous ses traits ; et comme la femme a plus d'esprit naturel que l'homme, celui-ci n'aime point cette facilité de voir, cette pénétration. Il craint qu'elle n'aperçoive en lui tous ses vices, et surtout ses défauts.
Dès que les femmes publient leurs ouvrages, elles ont d'abord contre elles la plus grande partie de leur sexe, et bientôt presque tous les hommes. L'homme aimera toujours mieux la beauté d'une femme que son esprit; car tout le monde peut jouir de celui-ci.
L'homme voudra bien que la femme possède assez d'esprit pour l'entendre, mais point qu'elle s'élève trop, jusqu'à vouloir rivaliser avec lui et montrer égalité de talen+, tandis que l'homme exige pour son propre compte un tribut journalier d'admiration.
Ces sentiments, cachés dans le cœur de tous les hommes, se réveillent avec force quand ils sont en masse. Par exemple, les pièces que les femmes donnent au théâtre sont jugées avec une rigueur excessive. Il n'y a qu'un seul homme qui souffre ; c'est l'amant : et cette idée-là même rend plus sévères les autres spectateurs.
La galanterie n'existe donc pas dans le public rassemblé pour juger les productions d'une femme, il s'en faut bien : comme chacun voudrait être l'amant, nul n'est ami alors ; et tous les hommes ont une disposition secrète à rabaisser la femme, qui veut s'élever jusqu'à la renommée. Cet amour-là leur déplaît ; car c'est bien assez d'être subjugé par la beauté, sans l'être encore par les talents. D'ailleurs, comme la femme est assez inexorable, quand elle juge ce qu'elle n'aime pas, les femmes-auteurs payent ce jour-là pour tout leur sexe. Un triomphe éclatant serait fort alarT mant pour l'orgueil et pour la liberté des hommes.
Comme il n'y a rien de plus éloigné de la femme, que la véritable humilité, c'est là précisément la vertu que l'homme voudrait lui inspirer, et c'est à celledà même
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qu'elle se refuse le plus constamment. La femme se ressouvient toujours de ses privilèges, même en oubliant ses devoirs.
Ainsi, à travers tous les compliments dont l'homme accable une femme, il craint ses succès : il craint que sa fierté n'en augmente et ne mette un double prix à ses regards. L'homme veut subjuguer la femme tout entière, et ne lui permet une célébrité particulière, que quand c'est lui qui l'annonce et qui la confirme. Il consent bien qu'elle ait de la réputation, pourvu qu'on l'en croie le premier juge et le plus proche appréciateur.
Une femme qui écrit doit faire exception, on en conviendra ; car les devoirs' d'amante, d'épouse ; de mère, de sœur, d'amie, souffrent toujours un peu de ces ingénieuses distractions de l'esprit, et l'homme tremble que les qualités du cœur ne viennent à se refroidir au milieu de l'enchantement de la renommée. Il désire enfin qu'elle ne soit susceptible que d'une sorte d'enchantement, de celui-là que l'homme voudrait inspirer exclusivement.
Encore si les femmes s'emparaient de la science ; mais non, elles prennent les légèretés, les finesses, le sentiment, les grâces originales de l'imagination, la peinture de nos défauts : et elles font tout cela sans études, sans collèges, et sans académie.
Elles devinent le pédant à la troisième phrase ; et trouvent de l'esprit à celui qui a placé à propos un silence. Voilà ce que ne pardonne pas la tourbe médiocre des esprits, qui voudrait exiger des femmes un perpétuel aveu d'infériorité.
Mais n'aurions-nous pas perdu, si nous avions été privés des écrits de la disciple fidèle du -malheureux Abeilard? Ayons du moins quelque reconnaissance pour l'illustre Isaure, la belle maîtresse de Pétrarque, l'ingénieuse Scudéry, l'épicurienne et galante Ninon, la fameuse Christine, la charmante la Sitze, la séduisante Mancini, l'inimitable et tondre Sévigné, la généreuse Rambouillet, la maligne de la Sablière, la voluptueuse Ville-Dieu, la vertueuse C héron,
la sage et sensée Lambert, l'amusante d'Aulnoy, la célèbre Dacier, la modeste Bernard, l'enjouée et vive Louvancourt, la savante Lussan, l'aimable Staal, et l'immortelle Deshoulières. Et notre littérature ne s'est-elle pas enrichie des lettres sur l'Italie par madame duBoccage; des romans de madame Riccoboni, écrits d'un style si pur; des ouvrages de madame la marquise de Sillery, où l'instruction raisonnée est à chaque page, de son Théâtre moral, qui remplit si parfaitement son titre ; des compositions originales de madame la comtesse de Beauharnais, où l'esprit, le sentiment, et la connaissance du monde, sont si bien fondus ensemble ; du pinceau mâle et historique de mademoiselle Kératio ; des imitations embellies de madame la baronne de Vase et de miss Wouters sa sœur ? N'a-t-on pas lu avec plaisir les vers de madame à! Autrement, de madame de Laurencin, de mademoiselle Gaudin? Madame Benoît, madame d'Aubanton, madame Monnet, madame d'Ormoy, madame de Gouges, qui doit tout à la nature, nous ont donné des écrits où l'on trouve de l'intérêt, de l'imagination, des tableaux fidèles de nos mœurs. Et s'il faut un luxe aux grandes sociétés, quel luxe plus heureux et plus agréable, que les ouvrages d'un sexe, où nous aimons à aller chercher les idées et les sentiments qui reposent au fond de leur âme, et qui se développent peut-être avec plus de franchise dans leurs écrits que dans leurs regards et dans leurs paroles !